Saint-Léger 6747

Les jeunes étouffent, ils ont besoin d'air : seront-ils entendus ?

Confinés, les jeunes sont asphyxiés, ils appellent à l’air.

Seront-ils entendus cette après-midi, lors du comité de concertation ? Dans son rapport, le GEMS (Groupe d’Experts de stratégie de crise pour le Covid-19, qui assiste le comité de concertation) fait en tout cas de la jeunesse une priorité.

Les experts proposent de lâcher un peu la bride : soit, et c’est l’option privilégiée, en permettant plus de temps d’enseignement en présentiel, soit en permettant “un petit redémarrage des activités sportives et de plein air pour les jeunes de plus de 12 ans.”

Qu’en pensent les jeunes ? Comment se sentent-ils ? Quels sont leurs besoins ? Les psychologues le disent : ils ne se sentent pas assez écoutés. Alors, nous sommes allés à leur rencontre, l’oreille tendue.

Je n’attends plus qu’une chose : être libéré

Dans sa chambre, à Charleroi, guitare à la main, Etienne n’attend plus rien des comités de concertation : “Avant j’attendais des trucs, en me disant qu’ils allaient peut-être lâcher sur ça ou sur ça… Mais maintenant je n’attends plus qu’une chose, c’est d’être libéré.” Etienne est en rhéto, mais cette année il n’y aura pas de voyage et le bal risque bien d’être annulé. “Le plus difficile c’est de limiter les contacts. J’aime énormément parler avec d’autres gens, aller dans d’autres endroits. C’est hyper compliqué de ne pas pouvoir le faire. Maintenant, on se limite à l’école. On va à l’école, on rentre chez nous, on mange, et on dort. C’est compliqué, cette routine.


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Etienne a des ressources, il est bien entouré par sa famille, communique avec ses amis via internet. Mais sa mère, Sabine, est inquiète : “il est temps qu’on se rende compte que c’est leur avenir qu’on met en jeu. Ils ont en train de perdre eux ans, sur le plan scolaire et sur le plan social. 18 ans c’est un âge où on se fait des amis, il n’aura pas vécu ça. Ça peut avoir des répercussions.”

J’ai commencé à avoir des insomnies

Les répercussions sont déjà bien présentes chez beaucoup d’élèves. A l’Institut Saint-Joseph (Charleroi), Theila, 17 ans, a du mal à gérer son stress : “C’est difficile de mettre des mots sur ce qu’on ressent, on est perdu, et en même temps on est stressés, et en même temps je suis contente… C’est vraiment bizarre. Entre septembre et décembre, j’étais vraiment à terre. Je n’avais pas envie de travailler parce que j’avais l’impression que, même si je fournissais des efforts, ça n’allait pas payer au final. J’étais fatiguée, j’ai commencé à avoir des insomnies. Heureusement, j’ai pu en parler avec mes amies.

Son amie Rita n’aime pas beaucoup l’enseignement à distance : “avant je n’avais pas de mal à me concentrer, là je décroche de plus en plus facilement. Je suis vite déconcentrée, j’ai envie de regarder mon téléphone. On procrastine beaucoup. Ce n’est pas évident parce qu’on est tout seuls à devoir se gérer.

Le plus dur, c’est de ne pas savoir ce qui nous attend

Plusieurs garçons parlent de leurs difficultés à se passer du sport, qui leur permet habituellement d’évacuer leur énergie négative. Medina, une autre fille de la classe, est angoissée : “si on nous enlève les “un jour sur deux” auxquels on a droit à l’école, ça ne va vraiment pas être simple. Le plus dur c’est de ne pas savoir ce qui nous attend. Est-ce qu’on aura des examens en juin ? Est-ce qu’on va être reconfinés, c’est une interrogation permanente.”

Peu de ressources pour les aider

Cette incertitude est difficile pour tout le monde. Mélanie Plouvier, psychologue au centre PMS de l’Institut, reçoit beaucoup plus de demandes individuelles qu’avant, et elle ne peut pas toujours répondre aux questions de ses élèves.


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On a beaucoup de demandes qui sont en questionnement par rapport à leur projet, explique-t-elle, des élèves qui décrochent au niveau scolaire, qui ont du mal à venir à l’école. Certains ne viennent pas, on doit les relancer régulièrement. On remarque aussi un renforcement des inégalités : c’est encore plus difficile pour ceux qui étaient déjà en difficultés scolaires ou sociales.” La psychologue manque de ressources pour aider les adolescents. “Il n’y a pas beaucoup de choses qui sont accessibles, précise-t-elle, les réseaux de seconde ligne sont surchargés, il n’y a plus de place dans les écoles de devoir, les activités parascolaires sont à l’arrêt…

Il faut qu’ils puissent respirer

Les maisons de jeunes sont fermées, elles aussi. Etienne, le guitariste, va normalement deux fois par semaine assouvir son besoin de contacts à l’Atelier M, une maison de jeunes carolo. Hugues Jusniaux y est animateur. Pour lui, il faut absolument rouvrir ces endroits de socialisation : "toutes les semaines, des jeunes nous appellent pour savoir quand on va rouvrir. Les maisons de jeunes jouent un rôle essentiel, les jeunes ont besoin d’oxygène, d’air hors école et hors cercle familial. On commence à voir que les jeunes subissent des sortes de burn-out, ils ont la pression, ils vivent une vie scolaire très compliquée… Il y a urgence, il faut qu’ils puissent respirer."

La détresse jusqu’au suicide

Christophe, lui aussi, insiste sur l’urgence de la situation. Sa fille, Elise, 18 ans, s’est suicidée le 20 décembre dernier. Le confinement n’est sans doute pas la seule cause de ce geste, mais, pour son père, cela l’a empêchée de surmonter ses problèmes : “c’est une accumulation de choses, mais être tout le temps ici à la maison sans pouvoir parler à ses amis, être enfermée, sur son téléphone pendant des semaines, ce n’est pas une bonne chose”.

Sauvez nos enfants !

Elise venait de commencer ses études supérieures, et les cours à distance ont tout compliqué. “Elle n’avait pas d’aide, pas de suivi, elle ne pouvait pas poser ses questions comme en classe, ce n’est pas la même chose. Elle se doutait que ça n’allait pas aller et comme elle est perfectionniste, je pense qu’elle a eu peur de décevoir et qu’elle était déçue elle-même.” Pour Christophe, si sa fille avait pu aller en cours, si elle avait pu sortir, faire des rencontres, rigoler avec ses amis, tout se serait passé autrement.

Aujourd’hui, il a un triple message. Le premier pour cette “jeunesse perdue” : “parlez à vos parents, vos amis. Criez votre douleur !” Le deuxième pour les parents : “écoutez vos enfants, faites attention à eux.” Le troisième pour le comité de concertation, et le gouvernement : “sauvez nos enfants !

 

*Plusieurs lignes d’écoute existent, si vous avez besoin d’aide, et notamment :

 

Daphné Van Ossel avec Sophie Mergen

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