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Le recyclage des métaux : la pollution wallonne qui valait un milliard

"Allô les ménagères.

"Allô les ménagères. Ici, le marchand de vieux fers. Profitez de mon passage. Vieux fers, vieux cuivres, vieux zincs ". Cet enregistrement fait partie de notre quotidien. Dans tous les villages, des ferrailleurs tournent au volant de leur camionnette. Ils récupèrent nos déchets métalliques. Ils sont les premiers maillons d’une vaste économie circulaire. En entendant cette bande de son un brin folklorique, on était loin d’imaginer que cette investigation allait mettre au jour une des plus grandes pollutions aux PCB de toute l’Europe. Sa source est chez nous en Wallonie dans un des secteurs industriels pourtant promis à un bel avenir.

Ce n’est pas un hasard si l’Etat belge a retenu comme projet phare l’économie circulaire dans son plan de relance. 198 millions d’euros d’argent public devraient y être injectés prochainement. Le secteur de la récupération des métaux occupe plus de 2400 personnes en Belgique et pèse plus d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires cumulé.


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Au bout de la chaîne, on trouve les broyeurs à métaux industriels. On en compte 16 en Belgique. Ces énormes structures trient, séparent et broient en fins morceaux toutes sortes de déchets : équipements électriques et électroniques, voitures hors d’usage, métaux ferreux et non ferreux.

En Wallonie, sept broyeurs sont répartis sur les 4 provinces :

  • Hainaut : Cometsambre à Châtelet et Obourg, Derichebourg à Marchienne-au-Pont, Keyser à Courcelles.
  • Liège : Belgian Scrap Terminal Wallonie à Engis.
  • Luxembourg : Ecore à Aubange.
  • Namur : Dubail Recycling à Beez (actif depuis juin 2020).

En Belgique, les chiffres semblent plaider pour l’industrie. On recycle chaque année 3,2 millions de tonnes de ferraille qui sont réinjectées en grande partie dans la sidérurgie. Ce qui, selon la Fédération Denuo, permet de compenser les émissions de CO2 de 20% du parc automobile belge.

Le secteur affiche aussi un taux de recyclage moyen de presque 93% (Febelauto). Ce qui en fait un des leaders européens. L’économie circulaire, c’est donc bon pour l’environnement et l’emploi.

Des rapports d’autocontrôle accablants

Derrière ces chiffres s’en cachent d’autres. L’industrie se garde bien de les mettre en avant. Des sources nous ont indiqué la marche à suivre pour les trouver. Car, ils sont publics pour autant qu’on pense à les demander.

PISOE. C’est quoi ce nom d’oiseau ? Nous n’avions jamais entendu ce terme auparavant. Il s’agit du Plan interne de surveillance des obligations environnementales. Pour faire simple, ce sont les rapports d’autocontrôle des entreprises. On peut y voir tout ce qu’elles rejettent dans l’air et dans l’eau. Les industriels paient des laboratoires agréés pour réaliser ces analyses. Ces documents permettent à l’administration de vérifier si les sociétés respectent leur permis d’environnement.


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Et ça tombe bien, chaque citoyen, journaliste ou non, peut les demander car le droit d’accès à l’information environnementale est garanti dans notre pays. Le Service Public de Wallonie (SPW) nous a fourni tous les PISOE des entreprises sur les 5 dernières années (2015 à 2019). Vous pouvez également en faire la demande directe à l’administration via ce mail : cpes@spw.wallonie.be.

Des polluants organiques persistants

On s’est intéressé à une famille de polluants en particulier : les polychlorobiphényles. En abrégé, les PCB. Ce sont des composés chimiques inventés par l’homme. Les PCB étaient employés comme isolant électrique. Ils sont ininflammables et très stables. On les a utilisés massivement dans les transformateurs électriques, les condensateurs, les résistances de frigos. On en retrouve aussi dans des peintures, des huiles et des lubrifiants.

Depuis 1986, ils sont interdits en Belgique car certains sont des cancérigènes reconnus et d’autres probables selon la classification du Centre international de recherche sur le cancer. Ce sont aussi des perturbateurs endocriniens. Ils s’accumulent dans la chaîne alimentaire, se stockent dans les tissus gras et sont extrêmement persistants. Ce sont des POP (polluants organiques persistants). Leur durée de vie dans l’environnement peut aller jusqu’à plusieurs centaines voire milliers d’années.

Même s’ils ne sont plus produits, il n’est donc pas étonnant de les retrouver dans des vieux déchets voués au recyclage. Quand ils sont broyés, les poussières toxiques vont se libérer et contaminer l’environnement proche des usines.

Premier enseignement : on se rend compte que les entreprises n’ont commencé à analyser le paramètre des PCB totaux qu’à partir de 2018. Deux ans plus tôt, l’Agence wallonne de l’Air et du Climat (AWAC) suspectait les recycleurs de rejeter des quantités importantes de PCB. Il faudra donc attendre 2018 pour que la Wallonie introduise de nouvelles valeurs limites d’émission dans les permis de ces broyeurs. Dans le jargon juridique, on appelle ça un article 65 qui modifie les conditions de rejet.

C’est un peu technique. Mais, retenez seulement un chiffre : 100 ng/m³. C'est la valeur limite d’émission (VLE) des PCB totaux que le secteur doit respecter. Subtilité : on donnera un délai de deux ans aux entreprises pour se conformer à cette règle. En parcourant tous les rapports d’autocontrôle des entreprises (Hormis Dubail Recycling qui est entré en exploitation seulement en juin 2020), on s’est rendu compte qu’aucune n’était capable de respecter cette VLE en 2018 et 2019.

Catherine Bouland est experte en Santé environnementale et Présidente de l’Ecole de Santé publique de l’ULB. La lecture des chiffres l’interpelle : "On se retrouve dans une situation qui perdure de mois en mois et d’analyses en analyses. On a la même substance qui est en dépassement permanent".

C’est une bombe

Devant nos yeux, on lit des données qui sont bien au-delà de 100 ng/m³ : 640, 1100, 4960, 7200, 17.000, 24.000, 33.000. On monte même jusqu’à 79.000 ng/m³. Presque 800 fois au-dessus de la limite. "C’est une bombe. C’est un danger. Ce n’est vraiment pas du travail correct. Les perturbateurs endocriniens peuvent interférer avec la croissance, la prise de poids, le développement du cerveau mais aussi avec la reproduction. On se trouve face à des substances très interpellantes car elles agissent à une quantité minimale".

Durant cette période (2018-2019), on a fait la moyenne de toutes les données disponibles. Les broyeurs à métaux wallons ont dépassé en moyenne de 90 fois la valeur limite d’émission des PCB qui n’était pas encore contraignante à l’époque. Mais, ça donne une idée de l’ampleur du phénomène.<

Une limite contestée

L’industrie remet en cause cette limite de 100 ng/m³ pour les PCB. Car, elle ne s’applique qu’aux broyeurs à métaux wallons. Vous ne la trouverez ni en France, ni aux Pays-Bas, ni en Allemagne… Même pas en Flandre. En fait, la Wallonie est la seule en Europe à imposer cette règle aux broyeurs à métaux.

Pour être tout à fait juste, il y en a quand même deux : la Suède et le Danemark. Mais, ces pays nordiques sont 200 fois plus tolérants que la Wallonie : 20.000 ng/m³.

La Wallonie édicte des règles d’une exigence inédite

Alors, tout le secteur crie à la distorsion de concurrence. "La Wallonie édicte des règles d’une exigence inédite. C’est comme si on vous demandait de monter un escalier sans marches intermédiaires", nous fait part l’entreprise Cometsambre.

Même son de cloche à la Fédération Denuo : "Si on vous demande demain de courir un marathon sans entraînement, vous réussirez peut-être à courir 5 ou 10 km. Mais, un marathon complet, c’est la crise cardiaque assurée".

Les entreprises parlent de normes inatteignables. Pourtant, elles existent déjà dans d’autres secteurs comme la sidérurgie ou l’industrie du verre qui parviennent à les respecter. Nous avons pu le vérifier en nous procurant quelques PISOE supplémentaires. Nous verrons dans un prochain article que certains broyeurs sont parvenus tout récemment à s’en rapprocher grâce au placement de filtre à charbon actif sur les cheminées.

On doit essayer d’être le plus protecteur possible

Le Pr. Corinne Charlier, Cheffe de Service en Toxicologie Clinique au CHU de Liège reconnaît que les valeurs limites "sont particulièrement restrictives pour les industriels. Mais, elles sont adaptées aux connaissances scientifiques qui sont des connaissances actuelles. Et en matière de Santé, on doit essayer d’être le plus protecteur possible".

Les plus gros pollueurs de PCB d’Europe

Nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Il existe un registre des polluants à l’échelle européenne. Il se nomme l’E-PRTR (European Pollutant Release and Transfer Register). Il répertorie les rejets de plus de 30.000 entreprises dans 65 activités économiques différentes sur toute l’Europe.

On a voulu savoir quelles sociétés rejetaient le plus de PCB dans l’air sur le continent. Chaque fois dans le haut du classement, on retrouve plusieurs broyeurs à métaux wallons. Nous avons extrait les données et nous avons fait contrôler ces chiffres par l’Agence Wallonne de l’Air et du Climat (AWAC). C’est elle qui valide les données publiées dans le registre pour les entreprises wallonnes. Elle a corrigé certaines erreurs d’encodage en défaveur des entreprises.

Partant de cette correction, on peut dire qu’entre 2016 et 2019, aucun autre secteur n’a émis plus de PCB en Europe : 197 kilos cumulés. Pour la dernière année disponible (2019), les 6 broyeurs à métaux wallons occupent le Top 10 du classement. Pour voir le tableau récapitulatif année par année, cliquez ici.

Un coût sociétal proche du milliard

Cette pollution a un impact sur la Santé et l’Environnement. C’est ce que l’on appelle le coût sociétal. L’AWAC l’a estimé. Dans un avis rédigé le 21 novembre 2019, elle mentionne "un dommage de 5 millions d’euros/kg de PCB totaux émis". On a sorti notre calculette. On arrive au chiffre astronomique de 986 millions d’euros cumulés pour l’ensemble du secteur en Wallonie (sur 2016-2019). Et cela, sans même parler des années antérieures où le problème était sous le radar.

Ça paraît abstrait mais les PCB peuvent avoir des effets très concrets. Dans un prochain article, nous reviendrons sur les victimes de cette pollution et certaines conséquences financières.

Face à ces chiffres colossaux, l’entreprise Cometsambre a réagi en les contestant formellement. "Les données AWAC ne correspondent pas à la réalité enregistrée ces années-là : elles résultent d’une présomption non seulement contestée mais également préjudiciable. Il y a un rapport de 20 à 100 entre nos données et celles validées par l’AWAC… Le tableau des résultats environnementaux a été délibérément noirci, à l’initiative d’un membre de l’autorité de contrôle", nous écrit Jérôme Hardy, le porte-parole.

Les accusations sont graves. L’entreprise nous a livré des chiffres que nous ne sommes pas en mesure de vérifier. Elle ne nous a pas fourni sa base de calcul. Seule l’AWAC est compétente en ce domaine. Nous lui avons fait remonter ces critiques. À l’heure où nous écrivons ces lignes, l’Agence n’y a pas encore répondu. Mais, elle précise qu'elle a pris directement contact avec l'entreprise pour en discuter.

Des poussières chargées

Il reste enfin quelques chiffres. Ils sont livrés par Eurofin. Entre 2017 et 2019, ce laboratoire agréé a analysé les retombées atmosphériques de 3 sites de broyage en Wallonie (Courcelles, Châtelet et Obourg). Il a récolté les poussières retombées dans des jauges Owen situées en 4 points autour des usines. Pour voir le résumé des résultats, cliquez ici.

Encore une fois, on est largement au-dessus des critères de qualité fixés par la Région wallonne. Dans une note de synthèse de l’administration, l’AWAC précise que : "Les mesures des toxiques recherchés (PCBs totaux, (PCDD/Fs + PCBs dioxin like) = équivalent toxicologique à la dioxine de SEVESO, PBDEs de l’US-EPA) sont très préoccupantes, cohérentes d’un site à l’autre et reproductibles d’une campagne à l’autre. Elles dépassent largement les critères toxicologiques de l’AwAC en matière de retombées atmosphériques calculés sur base de valeurs toxicologiques de référence pour l’ingestion provenant d’institutions spécialisées (OEHHA (Etat de Californie), USEPA…) et du comportement main-bouche des jeunes enfants".

Les résultats ont été compilés par différents scientifiques (ISSeP, Laboratoire de Toxicologie Clinique du CHU de Liège et AWAC) dans une étude publiée dans la revue scientifique Atmospheric Pollution Research. Cette étude met en évidence des concentrations de PCB parmi les plus hautes jamais rapportées dans la littérature.

Dans les conclusions, les auteurs présument que "la santé des travailleurs mais aussi de la population vivant à proximité de telles installations peut être affectée par une forte exposition aux polluants". Se pose donc la question des risques encourus par le voisinage. Dans notre prochain article, nous tenterons de voir si la population est réellement exposée et nous dévoilerons les résultats d’une étude inédite jamais réalisée par les pouvoirs publics.

Emmanuel Morimont

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