Liege 4000

Belle comme une BD contemporaine, cette fabuleuse bible liégeoise a presque 800 ans

S'il vivait aujourd'hui, l'artiste qui a enluminé cette bible dite "de Léau" dessinerait sans doute des BD. Est-ce lui aussi qui a en recopié le texte ? Etait-il un moine ? Etait-il plutôt quelqu'un d'autre, un enlumineur itinérant ? Nous ne savons rien de lui. Mais son oeuvre est "un joyau de la bibliothèque du séminaire de Liège" écrit l'évêque Jean-Pierre Delville dans la préface du petit livre qu'Yves Charlier vient de consacrer à la Bible de Léau.

200 veaux tués pour leurs peaux

Cette bible en trois volumes de grand format a été écrite sur parchemin en 1248. Le moine copiste a indiqué la date en fin d'ouvrage. Le travail lui a probablement demandé deux, voire trois ans. Le parchemin est de la peau de veau. Il a fallu en tuer 200 pour obtenir les 750 feuillets nécessaires.

Yves Charlier est historien médiéviste. Il est aussi le directeur de la bibliothèque du séminaire de Liège. "Ce qui est exceptionnel, c'est qu'on sait où elle a été réalisée, quand et pour qui. Le copiste l'écrit à la fin du troisième volume dans un colophon*. Elle a été copiée à Léau - Zoutleeuw en Brabant flamand - pour une petite communauté religieuse fondée par des liégeois". 

Elle est entrée à la bibliothèque du séminaire de Liège entre 1817 et 1836. 1817, parce que c'est le moment où la bibliothèque commence à se reconstituer après avoir été dévastée par les révolutionnaires. 1836, parce que c'est la première fois que la Bible de Léau est mentionnée dans un inventaire.

Deux pages volées, retrouvées et finalement rendues

Deux pages de ce trésor de parchemin ont été volées, probablement dans les années septante. Elles ont été retrouvées et rendues après une très longue enquête policière. La première page volée a été repérée en 1993 dans le catalogue d'une salle de vente new-yorkaise par une chercheuse qui avait étudié le livre à Liège vingt ans plus tôt. 

La deuxième page était mise en vente par un libraire allemand et a été découverte à la foire des antiquaires de Maastricht... par un spécialiste liégeois. Dans les deux cas, après plusieurs années, le séminaire a fini par récupérer son bien. Chacune des deux pages volées s'était vendue pour plusieurs dizaines de milliers d'Euros. Tout ceci est raconté dans le livre d'Yves Charlier.

Un livre d'une rare beauté 

"Vous avez dans cette bible des enluminures d'une qualité vraiment exceptionnelle. Je vous rappelle que 'enluminure', ça vient du latin 'inluminare' qui veut dire 'mettre en lumière', 'éclairer'. Toute cette décoration a un rôle dans le texte. Elle le raconte et elle le structure. Il n'y avait pas de ponctuation à l'époque. Et quand on a une décoration comme celle-ci, on sait qu'on a un texte qui commence.

Voici par exemple le deuxième livre des macchabées. Il commence par une initiale ornée de petites peintures qui racontent une histoire. Ici, on a un chevalier à l'armure d'or et en-dessous Antiochus qui fait enlever la peau de la tête d'un martyr sous les yeux de sa mère et de ses six frères. C'est épouvantable, mais c'est aussi d'une beauté extraordinaire, quand on regarde la fraîcheur de ces couleurs qui ont été posées il y a 800 ans !"

Jijé et Guarnido 

Dans les enluminures de la bible de Léau, le lecteur de BD retrouvera quelque chose du trait de Jijé, dessinateur de BD classique lui-même formé par des moines. Les couleurs, les détails, parfois l'horreur des scènes racontées en images raviront ceux qui ont aimé les Indes fourbes de Guarnido et Canales. 

La Bible de Léau est une "prodigieuse rencontre entre l'art de l'écriture, la calligraphie et la peinture" écrit Yves Charlier. Cette définition peut s'appliquer aux meilleures productions de la bande dessinée contemporaine. le directeur de la bibliothèque du séminaire, lui-même lecteur de BD à ses heures, ne contredira pas la comparaison.  
 

 

*Le colophon, c'est une notice à l

François Braibant

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