Mais qui sont ces inconnu(e)s qui vous disent "merci" ou vous écrivent de doux messages ?

"Merci à cet inconnu qui m’a raccompagnée jusque chez moi sans un mot alors que je venais d’être harcelée dans le métro", "Merci à cet enfant assis en face de moi dans le train et qui m’a offert un biscuit alors que j’étais en larmes après une rupture", "Merci à l’inconnue qui a compris mon stress avant un entretien et qui m’a souri et encouragé malgré notre concurrence." Des remerciements comme ceux-ci, il y en a des centaines sur le site @merciauninconnu, un site créé au début du confinement par une auteure et artiste française et qui est aujourd’hui suivi par plus de 200.000 personnes.

Sa créatrice a largement de quoi l’alimenter : elle a reçu plus de 6000 témoignages. Mais ce n’est pas tout. Non contente d’avoir déclenché des torrents de gratitude sur Instagram, Anne Cabauzon parraine une autre démarche bienveillante qui consiste à semer des petits messages anonymes dans des lieux publics, un peu comme on lance des bouteilles à la mer. L’initiative a trouvé un écho en Belgique : vous avez donc peut-être une chance de tomber un jour sur un de ces mots doux cachés dans le recoin d’une gare ou dans l’interstice d’un banc public.

Au départ, c’est l’histoire d’une jeune fille qui était désespérée, au point d’envisager le pire. Mais ce jour-là, sur le quai du métro parisien, Anne Cabauzon a croisé un inconnu.

"Je considère que ce monsieur m’a sauvé la vie, il n’a pas prononcé un seul mot mais il est resté près de moi sur le quai de métro, laissant passer plusieurs rames, jusqu’à mon départ. Cette présence silencieuse m’a empêché de commettre un geste fatal et comme je n’ai jamais pu le remercier, j’ai eu l’idée de le faire via un compte Instagram."


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Visiblement, Anne n’était pas la seule à vouloir remercier un ou une inconnu(e) puisque le compte a vite explosé. "Au départ, j’ai surtout reçu des messages relatant des événements du passé. Untel avait été dépanné lors d’un voyage en Australie, une autre avait été secourue par un couple pendant des vacances mouvementées en Colombie. Et puis, petit à petit, le passé et l’exotisme ont laissé la place à des épisodes plus récents et surtout plus quotidiens. C’était le jeune qui remerciait cette dame qui lui avait offert un masque alors qu’il avait oublié le sien ou ce couple qui avait partagé sa gourde d’eau malgré le Covid avec un coureur assoiffé. Des messages comme ceux-ci me sont arrivés par centaines, mais aussi d’autres plus dramatiques comme cet automobiliste remercié d’avoir prodigué un massage cardiaque à un motard à deux du matin sur une rocade d’autoroute. Au total, j’ai reçu plus de 6000 témoignages que je m’efforce de rassembler, de réécrire avant de les publier. Je ne sais pas si les destinataires se reconnaîtront mais peu importe, le fait d’exprimer un remerciement est déjà un geste qui fait du bien à celui qui l’écrit et indirectement à ceux qui le lisent. On lit tellement de violence sur les réseaux sociaux que les internautes sont sensibles à cette bienveillance."

Outre sa page Instagram, Anne Cabauzon a publié un livre reprenant les meilleurs messages (Merci à un inconnu, Editions Vuibert). Et elle n’en reste pas là. La gentillesse gratuite, elle l’exprime aussi d’une autre façon.

Tout le monde a déjà croisé des jeunes gens brandissant des pancartes proposant des "free hugs", des "câlins gratuits". Depuis un an, la démarche est évidemment suspendue, voire proscrite pour des raisons sanitaires. Mais elle a trouvé un substitut, le câlin manuscrit.

"Je le pratique depuis 20 ans, explique Anne Cabauzon, j’ai appelé cela des textopolitains. Au départ, c’étaient de petits messages rédigés à la main et que je cachais dans des lieux publics ou que je distribuais en rue en espérant faire du bien à ceux ou celles qui les lisaient. L’idée, ce n’est pas de faire de la grande littérature mais d’écrire simplement le message qu’on voudrait soi-même recevoir. J’en ai ensuite publié un recueil en invitant les gens à les découper et à les essaimer à leur tour (Les Textopolitains, Editions Casterman). C’est un concept qui était un peu en veilleuse depuis quelques années, mais aujourd’hui il reçoit un nouvel élan et je m’en réjouis. Il trouve même des prolongements à l’étranger, notamment chez vous en Belgique, où certains messagers sont très actifs, et surtout actives puisqu’il s’agit souvent de femmes."

Une de ces semeuses de mots doux, c’est Lina, 19 ans. Cette jeune bruxelloise a tout de suite embrayé quand elle a découvert l’initiative d’Anne Cabauzon.

"Toute petite déjà, je rêvais d’écrire à la main des petits mots dans le journal Métro que je trouvais dans les trains pour que les autres voyageurs les lisent ensuite. Aujourd’hui, j’écris des mots que je cache aux arrêts de bus, sous les bancs ou parmi les rayons de ma supérette bio, j’aime particulièrement en dissimuler dans les paniers de fruits. J’y inscris des citations bienveillantes, des titres de chansons comme Here comes the sun des Beatles ou des petites phrases encourageantes du genre 'Je ne te connais pas mais tu es importante'. Parfois, c’est tout simplement 'Bonjour, je te souhaite une belle journée' !"

D’autres adoptent un ton plus politique et glissent des phrases engagées, notamment pour défendre les droits des femmes. On retrouve ainsi des petits papiers comme "Ne te laisse pas faire, tu mérites le respect" ou "Ne baisse pas la tête ni les bras, tu n’es pas seule."

Pour multiplier l’effet bénéfique de ses messages, Lina les prend en photo et les envoie au hasard à des personnes qui suivent le compte @merciauninconnu. "J’espère faire plaisir gratuitement mais je sais aussi que ça me fait du bien à moi. D’ailleurs, j’en rédige et j’en dissimule quand je déborde de joie mais aussi quand je vais mal et je sais que ça m’aidera. L’autre jour, j’étais de mauvaise humeur et à mon arrêt de bus, j’ai trouvé un message qui répondait au mien, c’était magique, ça m’a reboostée !"


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Lina ne cherche pourtant pas à correspondre avec ses lecteurs. Ses missives sont d’ailleurs anonymes. "Je signe L comme Lina mais sans autre indication. Mon frère a déjà trouvé un de mes messages, il ignorait que c’était de moi. C’est marrant parce qu’il l’a remis à sa place. J’ai déjà vu d’autres personnes le faire, ils lisent le message, sourient, puis le replacent pour les suivants, c’est comme une chaîne de mots tendres qui se transmettent. Mais j’assiste rarement à la découverte de mes messages, j’aurais trop peur d’être identifiée. L’autre jour, j’ai été surprise en train d’en cacher un et j’étais gênée, je suis sûr que le passant devait se demander ce que trafiquais… "

Un trafic qu’Anne Cabauzon revendique. "On a applaudi le personnel soignant chaque jour à 20 heures pendant le premier confinement, c’était évidemment justifié mais il y a plein d’autres héros du quotidien qui mériteraient des remerciements. Mon compte Instagram, mon livre et ces messages disséminés dans les villes veulent rendre hommage à tous ces petits gestes anonymes et parfois anodins qui peuvent changer une vie ou tout simplement susciter un sourire. Le climat actuel et chiffres relayés tous les jours par les médias sont anxiogènes et je sens qu’il y a une demande pour des démarches plus positives et humaines. J’espère juste que cette bouffée de générosité ne s’arrêtera pas avec la crise Covid."

Eric Boever

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