Augmenter le nombre d'infirmiers et infirmières sauve des vies... et permet d'importantes économies

Le personnel infirmier joue un rôle essentiel dans la prestation des soins de santé de qualité.

Pourtant dans de nombreux pays comme la Belgique, le nombre d’infirmiers et infirmières par patient n’est pas suffisant tant leurs tâches sont nombreuses. Une étude australienne publiée dans la prestigieuse revue médicale "The Lancet" démontre qu’embaucher plus de personnel infirmier sauve des vies et permet de d’importantes économies à moyen et long terme.

Concrètement, cette étude a été réalisée avant la pandémie sur un panel de 55 hôpitaux dans le Queensland en Australie. Dans les 27 établissements où le ratio d’un infirmier pour quatre patients a été respecté, au lieu d’un pour cinq auparavant, le risque de décès jusqu’à 30 jours après la sortie et de réadmission dans les sept jours a chuté de 7%. La durée du séjour a diminué de 3%.

Arnaud Bruyneel, infirmier et doctorant en sciences de la santé publique à l’Université Libre de Bruxelles, nous livre les premières conclusions des chercheurs: " Cette étude démontre qu’augmenter le nombre d’infirmières par patient a permis d’éviter 145 décès, 255 réadmissions et près de 30.000 jours d’hospitalisation. Il faut comprendre que lorsque les infirmières ont moins de temps parce qu’elles ont trop de patients, elles font des actes dits manquants. Elles se désinfectent moins les mains ; elles ne savent pas donner les antibiotiques aux bons moments ; elles ne refont pas les pansements au bon moment".

"En fait, à un moment donné, ces soins manquants provoquent des complications chez les patients, principalement des complications infectieuses comme des infections nosocomiales, des complications de plaies opératoires, ou des escarres quand on mobilise moins les patients. Finalement, les patients restent plus longtemps à cause de ces complications, et reviennent à l’hôpital. C’est quelque chose qu’on avait déjà observé, mais là c’est une étude qui montre cela sur plus de 400.000 patients, 17.000 infirmiers dans 55 hôpitaux. C’est vraiment l’ampleur des statistiques qui est vraiment interpellant dans ces résultats. "

Un retour sur investissement chiffré

Embaucher plus d’infirmiers représente un coût certain pour les hôpitaux. Mais cette étude révèle qu’investir dans le personnel soignant permet d’importantes économies à long terme. Pour Arnaud Bruyneel, le retour sur investissement est réel : "Dans l’étude, les chercheurs se rendent compte que le coût des réadmissions et de cette durée de séjour augmentée revient à 69 millions de dollars. Alors qu’engager un nombre suffisant d’infirmières représente moins de la moitié, à savoir 33 millions de dollars."

"La même étude a été réalisée en Irlande. Les résultats sont similaires. Les chercheurs ont estimé que le manque d’infirmier.e.s coûte 31,3 millions d’euros pour l’ensemble du système de santé de l’Irlande. Si engager plus d’infirmiers coûte cher à court terme, cela diminue le nombre de réadmissions et les durées du séjour hospitalier. Donc à moyen et long terme, c’est efficace économiquement d’augmenter le nombre du personnel soignant."

Le paradoxe et l'urgence belge

C’est sans compter sur le fait que le manque de personnel provoque un cercle vicieux. Comme les associations professionnelles le répètent depuis des années : un effectif insuffisant a pour conséquences plus de burn-out, plus d’absentéisme, et une fuite de la profession infirmière qui est beaucoup plus précoce qu’auparavant.

Arnaud Bruyneel nous livre le paradoxe de la situation en Belgique : " Le nombre d’infirmiers diplômés par habitant est très élevé. Mais le nombre d’infirmiers actifs est très bas car la majorité des infirmières travaillent 5 à 10 ans puis elles changent de carrière, d’orientation professionnelle. En Belgique, on a un ratio infirmier par patient qui est l’un des plus défavorables en Europe. C’est pourquoi ces différentes études doivent vraiment percoler chez les autorités politiques et les gestionnaires d’hôpitaux. Et se rendre compte que le mot "investir" est très important. D’ailleurs, l’Organisation Mondiale de la Santé et le Centre Fédéral d’Expertise des soins de santé recommandent d’investir dans la profession d’infirmière parce qu’il y aura toujours un retour sur investissement. "

Dans l’attente d’une véritable prise de conscience politique

Force est de constater que les associations nationales et internationales, qui représentent le personnel soignant, tirent la sonnette d’alarme depuis des années.

Alda Dalla Valle, la présidente de la fédération nationale des infirmières de Belgique, ne comprend pas pourquoi les dirigeants politiques ne prêtent pas suffisamment attention aux différentes études qui démontrent qu’augmenter le nombre d’infirmiers par patient est avant tout un investissement : " On a l’impression que depuis quelques années cela stagne, et qu’on aura plus cette réputation d’être au top niveau concernant la couverture des soins de santé. Le manque d’effectif, il a été mis en exergue depuis plus de 10 ans par les associations professionnelles et par notre fédération ! Il a été mis en évidence aussi par une commission de planification qui est une commission fédérale des soins de santé qui est chargée de monitorer les offres, les demandes et les besoins à 10, 15 voire 20 ans des soins de santé. Donc cela couvre les médecins, infirmiers, dentistes, etc. Déjà cette commission avait annoncé ce manque qui est flagrant maintenant".

"On a vraiment l’impression que les soins de santé ne sont pas considérés comme essentiels. Il y a une urgence de revaloriser tous ces soins de santé, de remettre du personnel qualifié ! J’insiste sur le " qualifié " ! Donc pas n’importe qui, n’importe comment et n’importe où ! On voudrait vraiment que les pouvoirs publics, avec l’argent qu’ils peuvent donner derrière, voient les soins de santé comme un investissement et pas comme un coût. C’est vrai qu’au départ vous allez certainement sortir de l’argent, pour former et mieux rémunérer, pour mettre plus de personnes aux soins, tout cela a un coût. Mais qui va être récupéré parce que vous allez des personnes dans la société en meilleure santé plus longtemps. Et que vous avez des durées de séjours bien plus courtes, donc des soins de santé performants avec moins d’incidents et d’accidents. "

Les chercheurs et les associations s’accordent à dire que l’augmentation du personnel réduit la charge de travail, favorise un meilleur suivi des patients, et permet d’importantes économies à long terme.

Kamel Azzouz

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