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Céline, enseignante de 24 ans : "le confinement risque d'accentuer les inégalités scolaires"

Sur Vivreici.be, des citoyens décrivent leur quotidien professionnel depuis les mesures prises pour éviter la propagation du coronavirus. Dans le domaine de l’enseignement, nous avons rencontré une mère institutrice primaire et une fille enseignante dans le secondaire. "Vis ma vie professionnelle pendant le confinement — Épisode 1 : l'Enseignement".

Le confinement a déjà changé drastiquement notre quotidien et nos habitudes, en particulier dans le monde professionnel. Vivre ici a décidé de laisser la parole à des citoyens et des citoyennes dont le métier a été profondément bouleversé. Quels changements ont-ils dû opérer? À quelles difficultés sont-ils confrontés depuis plusieurs jours? Comment vivent-ils personnellement cette situation?

Vous ne connaîtrez pas le nom de famille ou le visage de ces hommes et de ces femmes. Ce choix est délibéré : nous avons voulu que cette parole soit certes incarnée, mais non réductible à une seule personne en particulier. Car ces hommes et ces femmes, vous les côtoyez au quotidien : c’est peut-être un voisin, un ami proche ou une simple connaissance. Notre objectif est donc bien de découvrir leur quotidien et de prendre conscience que ces individus font de leur mieux pour que la société, elle, continue de tourner malgré des circonstances actuelles tout à fait exceptionnelles, si pas historiques.

Episode 2: les commerces 

Episode 3 : les soins de santé (1/2)

> Episode 4 : les soins de santé (2/2)

> Episode 5 : les transports en commun

> Episode 6 : le secteur culturel

> Episode 7 : les syndicats et les secrétaires sociaux

Des cours suspendus, des écoles ouvertes

Première étape : l’enseignement. Dans les écoles primaires et secondaires, les cours sont suspendus pour trois semaines (jusqu’aux vacances de Pâques). Toutefois, les écoles restent ouvertes avec un système de garderie mis en place pour certains parents (isolés, travaillant dans le domaine de la santé…). Par ailleurs, les enseignants doivent proposer du travail aux élèves en veillant à ne pas avancer dans la matière. Pas question donc de voir autre chose que des apprentissages déjà abordés préalablement en classe.

Brigitte et Céline forment un duo mère-fille d’enseignantes. La première (54 ans) est institutrice primaire dans une école communale de 120 enfants dans la région de Gembloux, la deuxième (24 ans) est professeure de latin dans une grosse école bruxelloise de 1000 élèves. Si elles constituent deux profils bien distincts, elles sont toutes deux confrontées à d’importantes difficultés avec l’arrêt des cours.

Brigitte (54 ans) — Enseignement primaire

Qu’est-ce qui a changé concrètement ces derniers jours?

(Brigitte) Habituellement, je travaille à temps plein comme institutrice de 2ème primaire. Depuis vendredi, on m’a constitué un horaire de garde pour les enfants qui viendraient tout de même à l’école. Je dois donc prester 2 blocs de 4 heures par semaine et surveiller les enfants avec une collègue. Mais dans les faits, sur 120 enfants, 5 étaient présents ce lundi, 2 ce mardi et plus qu’une ce mercredi! Se retrouver dans une école vide, c’est très particulier pour un enseignant : on se demande ce qu’on fait là… et quand on est chez soi, on culpabilise…

Quelles sont les principales difficultés pour vous?

(Brigitte) Dès l’annonce de l’arrêt des cours, avec mes collègues, nous avons dû élaborer et diffuser des dossiers pour nos élèves pour cette semaine. Depuis, d’autres dossiers ont été constitués pour les deux semaines prochaines : les parents — prévenus via une messagerie en ligne — sont quasi tous venus les chercher ce mercredi. Premier souci : nous n’avons aucune idée de quand ces dossiers seront de retour et quand nous pourrons les corriger. Par ailleurs, je travaille avec des enfants de 2ème année qui ne sont pas forcément capables d’être autonomes dans le travail… J’ai croisé une maman dernièrement : elle était satisfaite et rassurée avec ces dossiers, mais expliquait que son enfant ne comprenait pas pourquoi il devait travailler sans aller à l’école!

Comment vous sentez-vous dans cette situation?

(Brigitte) Vendredi, c’était l’urgence : je n’ai pas eu le temps de réfléchir, mais seulement d’agir. Aujourd’hui, je me sens complètement dépassée et incertaine alors que je dois être normalement la personne de référence pour mes élèves… Je sais déjà que certains de mes élèves vont être coincés et j’en suis attristée : je me sens complètement inutile. Puis mes élèves me manquent déjà… En fait, la situation me fait penser aux grèves scolaires de 1990 où les écoles ont été fermées — pour d’autres raisons — pendant plusieurs semaines. Je voudrais quand même mettre en avant la solidarité avec mes collègues — en particulier dans la constitution des dossiers pédagogiques —, mais aussi la présence de notre chef d’école qui assure la liaison, nous transmet les circulaires ministérielles et nous les explique.

Céline (24 ans) — Enseignement secondaire

Qu’est-ce qui a changé concrètement ces derniers jours?

(Céline) Le changement a été très brutal vendredi. Dans l’urgence et avec très peu de consignes, j’ai dû constituer des dossiers de révision pour tous les niveaux, car je donne mes cours de la première secondaire à la rhéto. Ces dossiers, soit je les ai donnés directement le vendredi, soit je les ai envoyés aux adresses mail spécifiquement créées pour chaque élève. Je leur ai également demandé de me rendre à intervalle plus ou moins régulier des exercices et je leur prépare des petits tests en ligne pour les driller. Par ailleurs, les élèves peuvent me contacter via une plateforme en ligne commune à l’école. Enfin, au départ, je devais être également réquisitionnée pour des gardes à l’école, mais concrètement nous n’avons pas d’élèves. Je reste donc à domicile et passe la majorité de ma journée devant mon écran d’ordinateur à répondre aux questions de mes 149 élèves. C’est un gros changement dans ma manière de travailler.

Quelles sont les principales difficultés pour vous?

(Céline) D’abord, je ne suis pas formée à toute une série d’outils informatiques qui me permettent de communiquer avec mes élèves : j’ai donc dû apprendre sur le tas. Un autre aspect est la modification de la sociabilité entre le professeur et l’élève : ils ne respectent plus des horaires stricts et réguliers, ils me contactent à toute heure de la journée ou de la soirée, les frontières avec la vie privée sont réduites… Le temps scolaire se confond avec les autres temps de la vie des jeunes.

Des difficultés aussi pour vos élèves…

(Céline) Aujourd’hui, depuis 10 h du matin, je reçois une dizaine de messages par heure : certains élèves sont complètement perdus, d’autres posent des questions de compréhension ou techniques, d’autres encore m’envoient leurs exercices finis et en demandent de nouveaux. Ce système est en fait très problématique pour les élèves en difficulté : il n’est pas toujours simple d’être clair par mails interposés et de proposer un bon accompagnement. Bref, je suis confrontée à des grandes disparités entre mes élèves, d’autant plus qu’ils n’ont pas tous les mêmes outils — par exemple un seul ordinateur pour plusieurs enfants —, le même espace de travail harmonieux ou les mêmes organisations familiales favorables. Comme le suivi est très inégal en fonction de l’autonomie et de l’investissement de chaque élève, le confinement risque d’accentuer encore plus certaines inégalités scolaires…

Comment vous sentez-vous dans cette situation?

(Céline) Tout est encore très brouillon pour le moment. Je me sens donc un peu livrée à moi-même : je dois m’adapter au rythme de chaque élève — et non plus d’une classe, mais aussi je ne sais pas du tout la quantité du travail et le mode de fonctionnement qu’ont pris mes collègues. Puis, les directives ministérielles sont très floues : on manque de pistes, de ressources documentaires, d’exemples concrets… En fait, j’ai le sentiment de perdre un peu le contrôle de la situation et de mes élèves. Quid également dans le cas d’un prolongement éventuel du confinement? Je crains d’arriver au bout de mes ressources à un moment donné…

Propos recueillis par Maxime Maillet