Ath 7800

Les ateliers de la marque de vêtements Pretty Little Thing, de l’esclavage moderne au Royaume-Uni

Une robe à neuf euros ? Une jupe qui n’en coûte que quinze ? On connaissait la fast fashion, voici l’ultra-fast fashion. Toujours plus rapide et encore moins chère, cette mode en ligne s’impose auprès des jeunes. La griffe phare, c’est Boohoo. Un groupe anglais qui grignote progressivement le chiffre d’affaires de ses concurrents. Mais surprise, les vêtements de ce géant de la mode jetable sont made in UK. Gage de respect des travailleurs ? Que du contraire. #Investigation a infiltré les ateliers dignes du tiers-monde de Pretty Little Thing, l’une des marques du groupe.

Boohoo, c’est une affaire de famille. En 2006, Mahmud Kamani et son épouse Carol Kane fondent leur propre marque. Le groupe Boohoo prend de l’ampleur, l’affaire s’agrandit. Six ans plus tard, c’est au tour de Pretty Little Thing d’ouvrir boutique. Cette fois, c’est Umar Kamani, le fils, qui en prend la direction. Une marque qui cartonne sur Instagram, à des prix ridiculement bas.

Le succès est immédiat auprès des jeunes. D’autant plus que les vêtements ne viennent pas de l’autre côté du globe, mais bien tout droit du Royaume-Uni. Il n’en fallait pas plus pour rapporter gros. En 2019, le chiffre d’affaires de la marque pesait près de 400 millions d’euros. Mais comment peut-on offrir des prix aussi bas pour des vêtements fabriqués en Europe ? Quel est le secret de Pretty Little Thing ?

Nous prenons la direction de Leicester, au cœur du Royaume-Uni. La ville ouvrière de 300.000 habitants est l’ancienne capitale de la bonneterie anglaise. A l’époque, des milliers de travailleuses s’affairaient dans les usines textiles. Aujourd’hui, les petites mains sont revenues, mais pour tout autre chose. La ville de Leicester est devenue le siège de l’ultra-fast fashion. On y trouve un grand nombre de sous-traitants qui courent après les commandes des grandes marques. C’est donc là que sont confectionnées les pièces vendues pour une bouchée de pain sur le site de Pretty Little Thing. Autant dire que les caméras ne sont pas les bienvenues.

Malgré tout, l’un des entrepreneurs les plus importants de la ville nous a ouvert les portes de son atelier. Le Pakistanais Saeed Khilji détient l’un des plus gros ateliers de Leicester, Figure 8 Fashion. 92 personnes y sont à l’ouvrage, assises derrière leur machine à coudre. D’après lui, "Leicester, est la capitale de la mode. Toute la fast fashion se fournit à ici." La raison ? Sa proximité avantageuse avec les marques.

"Pour faire un échantillon en Chine, il faut envoyer l’image au fournisseur chinois. Mais même s’ils font le vêtement en une journée, il faut qu’ils l’expédient. La poste prend alors quatre ou cinq jours. Une fois reçu, ils donnent leur avis le lendemain. Et s’il y a des modifications, il faut renvoyer le modèle. Ça prendra encore dix jours. Ils auront donc perdu deux semaines, juste pour l’échantillon." Forcément, les délais sont plus courts depuis le Royaume-Uni. "A Leicester, tout le processus, de la commande à la livraison, c’est douze jours."

Leicester, est la capitale de la mode. Toute la fast fashion se fournit à ici.

Cette belle théorie, c’est ce qu’on sert aux journalistes. Mais le timing n’est pas l’unique facteur ayant une incidence sur le prix des vêtements Pretty Little Thing. Les conditions de travail entrent elles aussi dans l’équation. Pour le comprendre, nous avons infiltré un atelier de Leicester. Notre journaliste, Tania, s’est fait passer pour une demandeuse d’emploi.

A peine arrivée, elle est réquisitionnée. Aucune formalité ou qualification requise, l’usine est une machine qui tourne. Pas le temps de cogiter, le travail peut commencer. Au programme : deux semaines d’essai non rémunérées. Après cette initiation, Tania ne gagnera que trois livres de l’heure. Soit un salaire inférieur de moitié au minimum légal. Une brève formation sur le fonctionnement de la machine à coudre plus tard, et c’est parti. Tania se retrouve à coudre des jupes pour Pretty Little Thing.

Notre journaliste est directement mise dans le bain : les fenêtres sont obstruées et la pièce n’est pas chauffée en plein hiver. Les journées de travail sont longues. Dix, douze voire quatorze heures. Les travailleurs n’ont pas d’horaire précis. Tout dépend des commandes. Et s’il n’y en a pas, les ouvriers sont renvoyés chez eux. Sans compensation. "La fast fashion engendre plus d’économie informelle. Plus de précarité. Les ouvriers travaillent dans un système informel de contrats à zéro heure, donc ils n’ont jamais de contrat", confirme Nikolaus Hammer, chercheur spécialiste du monde du travail à l’Université de Leicester. "Cela crée une grande incertitude pour les ouvriers et leur famille, quant à leur revenu. Le taux de pauvreté est très élevé à Leicester."

La fast fashion engendre plus d’économie informelle. Plus de précarité. Les ouvriers travaillent dans un système informel de contrats à zéro heure, donc ils n’ont jamais de contrat.

Malheureusement, Pretty Little Thing n’a pas souhaité nous recevoir. Nous nous sommes donc invités à l’ouverture du showroom parisien de la marque. L’objectif : rencontrer son PDG. "Avec Pretty Little Thing, on veut être plus qu’un simple site web. On veut être un style de vie. On veut donner de bonnes valeurs à nos clients. Si vous avez une fille, on pense que Pretty Little Thing est une source d’inspiration positive", se vante Umar Kamani au premier contact.

Enorgueilli de prime abord, le ton change rapidement lorsqu’on lui parle du prix de ses vêtements. Comment fait-il pour avoir des prix aussi dérisoires pour des vêtements fabriqués en Angleterre ? Il n’est alors plus question de faire de la langue de bois. La réponse est claire : il n’y aura pas de réponse.

La marque nous a finalement recontactés peu de temps après. En substance, elle affirme que "notre entreprise garantit que tous les ouvriers textiles qui produisent nos vêtements sont traités équitablement et payés au moins le salaire minimum." Si notre enquête dit le contraire, elle n’est pas la seule.

En juillet, déjà, l’association de défense des droits des travailleurs (Labour Behind the Label) dénonçait les pratiques quasi-esclavagistes du groupe Boohoo – et, par extension, de Pretty Little Thing. Une polémique propre à dissuader les plateformes qui collaborent avec le groupe. C’est notamment le cas d’ASOS et de Zalando : Boohoo a récemment disparu de leurs sites internet. Reste à voir si les autres suivront.


Rendez-vous ce mercredi soir sur La Une ou sur Auvio, vers 20h20

Estelle De Houck

Retrouvez l'article original sur RTBF