Boussu 7300

Christine, infirmière à domicile de 48 ans : " J'ai l'impression que nous sommes en guerre, mais que nous partons au combat sans armes, sans protection, sans gilet pare-balles. "

Sur Vivreici.be, des citoyens décrivent leur quotidien professionnel depuis les mesures prises pour éviter la propagation du coronavirus. Pour le domaine de la santé, nous avons rencontré deux infirmières à domicile et un kiné d’une maison de repos. « Vis ma vie professionnelle pendant le confinement » - Episode 3 : les soins de santé (1/2)

Le confinement a déjà changé drastiquement notre quotidien et nos habitudes, en particulier dans le domaine professionnel. Vivre ici a décidé de laisser la parole à des citoyens et des citoyennes dont le métier a été profondément bouleversé. Quels changements ont-ils dû opérer? À quelles difficultés sont-ils confrontés depuis plusieurs jours? Comment vivent-ils personnellement cette situation?

Vous ne connaîtrez pas le nom de famille ou le visage de ces hommes et de ces femmes. Ce choix est délibéré : nous avons voulu que cette parole soit certes incarnée, mais non réductible à une seule personne en particulier. Car ces hommes et ces femmes, vous les côtoyez au quotidien : c’est peut-être un voisin, un ami proche ou une simple connaissance. Notre objectif est donc bien de découvrir leur quotidien et de prendre conscience que ces individus font de leur mieux pour que la société, elle, continue de tourner malgré des circonstances actuelles tout à fait exceptionnelles, si pas historiques.

Episode 1 : l’enseignement

Episode 2 : Les commerces

> Episode 4 : les soins de santé (2/2)

> Episode 5 : les transports en commun

> Episode 6 : le secteur culturel

> Episode 7 : les syndicats et les secrétaires sociaux

Un manque cruel de matériel de protection

Contrairement aux écoles ou aux commerces, le gouvernement n’a évidemment pas restreint les professions liées aux soins de santé. Eventuellement, il a été recommandé aux kinés et aux ostéopathes de se limiter uniquement aux traitements indispensables et urgents. Mais pour les infirmiers, les médecins et le personnel des maisons de repos, il est impossible pour eux de réduire leur temps de travail, bien au contraire. Quitte parfois à se mettre dans des situations dangereuses pour leur propre santé.

Notre premier témoin est Marie (23 ans), une infirmière à domicile depuis deux ans dans la région de Charleroi. Sa principale inquiétude porte sur le matériel de base pour se protéger elle-même et ses patients : elle ne dispose pas assez de gel désinfectant, de gants, de masques. Une inquiétude partagée par Christine (48 ans), une infirmière à domicile spécialisée dans les soins palliatifs du côté de Verviers : elle s’occupe des personnes qui sont sur le point de mourir ou qui ont décidé d’être euthanasiées. Toutes deux se sentent délaissées et oubliées par rapport au reste du secteur médical.

Thomas (25 ans) est kiné à la fois comme salarié dans une maison de repos, mais aussi comme indépendant dans la province de Liège. S’il a dû arrêter ses activités d’indépendant, il continue de s’occuper des résidents de sa maison de repos. Il décrit pour nous le climat de tension particulièrement stressant pour lui et ses collègues.

Marie (23 ans) — infirmière à domicile

Qu’est-ce qui a changé ces dernières semaines?

(Marie) Avant le confinement, nous avons déjà dû prendre plusieurs mesures de sécurité de notre propre initiative et un peu à l’aveugle. En voyant ce qui se passait à la télévision et sans directives ciblées, j’ai contacté mes collègues indépendantes avec qui je me partage les patients pour voir ce qu’on devait faire. La première mesure — prise il y a deux semaines — a été d’arrêter de faire la bise avec nos patients, ce qui n’est pas forcément bien passé au départ : les gens n’étaient pas très contents, parce qu’en tant qu’infirmière à domicile, nous avons un rapport très privilégié, voire familial avec eux. Ensuite, on a commencé à nous munir de protection comme des masques, car évidemment il est impossible pour nous de mettre une distance de sécurité dans la pratique de notre travail. Depuis l’annonce du confinement, nous avons aussi réduit les passages chez les patients pour qui la visite n’était pas indispensable. Par exemple, si nous faisions habituellement deux passages sur la journée, nous n’en faisons plus qu’un le matin. Enfin, ce lundi, Maggie de Block a pris une décision positive et spécifique pour les infirmiers à domicile : nous ne devons plus prendre la carte d'identité et la passer dans le lecteur, ce qui augmentait les risques de transmission du virus par contact. Toutes ces décisions visent certes à nous protéger, mais surtout à protéger nos patients qui sont parfois très fragilisés.

Quelles sont les principales difficultés dans l’exercice de votre métier?

(Marie) Trouver du matériel a été particulièrement difficile. En ce qui concerne les masques, nous avons certes une réserve, mais elle est très limitée et réservée aux cas les plus graves. Or ici, on parle de l’utilisation de près de quatre masques par jour, puisque nous devons les changer plus ou moins toutes les trois heures. Nous avons dû faire des échanges de masque avec d’autres infirmières indépendantes, puis nous avons dû faire appel à la solidarité de couturières qui ont confectionné pour nous des masques en respectant évidemment des règles strictes. D’un point de vue financier, cette situation a des lourdes conséquences : toutes les visites que l’on ne fait plus, c’est évidemment un manque à gagner… Mais bon la question financière est secondaire : la santé avant tout!

Comment réagissent vos patients?

(Marie) Au départ, avec nos mesures hygiéniques, ils nous disaient qu’on exagérait et que c’était du n’importe quoi. Ils n’étaient pas du tout dans ce "bain" de coronavirus. Maintenant, ils sont rassurés de nous voir arriver avec des masques… La situation est difficile pour eux : certains ont pleuré, parce qu’ils vivaient mal l’isolement et le manque de leurs proches. En tant qu’infirmière à domicile, je suis désormais l’une des seules personnes que mes patients côtoient : je fais donc tout pour qu’ils ne se sentent pas isolés, qu’ils soient occupés un maximum. Par ailleurs, ils deviennent vigilants et prennent conscience des risques et des normes de sécurité. Par exemple, alors que nous nous rendions avec des masques chez des patients, des aides-ménagères continuaient de venir également, mais sans protection…. C’était en fait une grosse incohérence que les patients ont bien saisie : beaucoup ont ainsi demandé à leur aide-ménagère de ne plus passer durant le confinement.

Comment vous sentez-vous dans cette situation de crise?

(Marie) J’ai l’impression que nous — les infirmiers à domicile —, nous sommes un peu les oubliés du secteur infirmier, alors que nous sommes en première ligne… Nous avons en effet de nombreux patients âgés, et donc des potentielles personnes à risque. En revanche, je reste positive, rationnelle, et je suis moins phobique que mes patients sur la crise sanitaire actuelle : je vais travailler avec assurance, je sais que je fais les bons gestes et je respecte les normes pratico-pratiques qu’on m’a apprises dans ma formation. Mais au niveau émotionnel, c’est vraiment la situation des patients qui m’inquiète plus que la mienne. Comment vont-ils gérer l’isolement ?

Christine (48 ans) — infirmière à domicile (spécialisée dans les soins palliatifs)

Comment réagissent vos patients face à cette crise sanitaire?

[Christine] Ce qui m’a fort marqué au départ, c’est que les gens que je rencontrais banalisaient énormément la situation et minimisaient les risques. On me disait que c’était une simple grippe, que c’était loin en Chine. Il a fallu qu’on ferme les écoles, voire qu’on instaure un confinement pour que je voie une réelle prise de conscience de la gravité de cette crise sanitaire. Maintenant encore, certains se sentent invisibles… d’autres, à l’inverse, sont dans l’exagération dramatique comme on peut le voir sur les réseaux sociaux ou dans les commerces. On est loin d’assister à des attitudes rationnelles. D’ailleurs, je voudrais réinsister sur l’importance que tout un chacun — y compris dans le monde professionnel — fasse preuve de bon sens et reste un maximum chez lui! Je ne veux pas que mes collègues dans les hôpitaux aient besoin de choisir qui doit être ou non sous respirateur dans quinze jours. C’est ça l’enjeu du confinement.

Quelles sont vos difficultés dans l’exercice de votre profession?

[Christine] Je suis très en colère : nous n’avons pas été reconnus comme prioritaires pour l’accès au matériel. Et quel matériel? Nous demandons principalement du gel désinfectant, des masques, des gants, soit la base, le strict minimum! Car nous sommes en toute première ligne — avant les médecins ou les hôpitaux —, en contact direct avec des malades ou des porteurs qui ne le savent même pas. Puis, dans l’exercice de notre profession, nous ne pouvons pas mettre des distances : nous sommes même au corps-à-corps dans certaines manipulations. Pas de télétravail possible! Enfin, je passe de patient en patient : je suis donc un vecteur direct de propagation. En fait, pour donner une comparaison, j’ai l’impression que nous sommes en guerre, mais que nous partons au combat sans armes, sans protection, sans gilet pare-balles. À l’heure actuelle, je ne suis pas capable d’appliquer les règles comme je devrais pouvoir le faire. Et encore, comme je suis spécialisée dans les soins palliatifs, j’ai un stock un peu plus conséquent que celui de mes collègues. Mais je vous avoue que j’arrive à court…

Vous en voulez aux responsables politiques?

[Christine] Je pense qu’à la fin de cette crise, il faudra pointer du doigt le ministre qui a décidé de faire des économies budgétaires. Une telle pénurie, c’est très grave : ce manque de matériel ne peut plus jamais se reproduire, nous devons mieux anticiper! Quant à l’arrivée de nouveaux masques en Belgique, ils vont être distribués prioritairement aux hôpitaux, aux cellules spécialisées dans le traitement du coronavirus, aux médecins généralistes… C’est tout à fait normal, mais qu’en est-il de nous, les infirmiers à domicile? Comment, quand va-t-on nous ravitailler? En réalité, nous n’avons aucune information, aucune directive, rien si ce n’est un mail de l’Inami pour nous dire que nous ne sommes plus obligés de lire les cartes d’identité lors de nos passages chez les patients. Cette mesure me fait rire aussi! Comme si, nous n’avions pas d’autres sources de contact avec nos patients que la carte d’identité... Je ne demande en fait qu’une seule chose : être convenablement équipée!

Comment vivez-vous cette situation de crise?

[Christine] Je suis gênée quand j’entends les gens applaudir chaque soir, parce que je n’ai pas l’impression d’être une héroïne. Je fais juste mon travail. En tout cas, je n’ai jamais pensé une seule seconde à arrêter mon activité. Depuis 23 ans, je m’occupe des personnes en fin de vie. Ces personnes n’ont actuellement plus de contacts avec le monde extérieur, ne peuvent plus recevoir de la visite à cause du confinement, meurent seules ou presque. Je ne peux pas abandonner ces personnes, ce n’est pas du tout concevable! Mais c’est vrai — la situation est très difficile : le manque de matériel est une grosse source de stress. Depuis la crise, je me retrouve également à pallier tout ce qui n’est plus fait par d’autres secteurs : je deviens facteur, cuisinière, coiffeuse ou kiné pour mes patients. Puis, j’ai la peur de tomber moi-même malade : qui va s’occuper de mes patients dans ce cas-là? Enfin, j’ai dû m’isoler et mettre des distances avec mes proches : je fais en sorte par exemple de ne plus vivre dans les mêmes pièces que mes enfants au même moment. C’est une grande crainte pour le personnel médical aujourd’hui : mettre en danger ses proches, ramener le virus chez soi.

Thomas (25 ans) — kiné dans une maison de repos

Qu’est-ce qui a changé ces dernières semaines?

[Thomas] En maison de repos, nous avons été placés en confinement depuis plus longtemps que le reste de la société — cela fait déjà une dizaine de jours. Dès l’annonce de l’arrêt des visites, nous avons eu une réunion d’urgence avec la direction pour prendre toutes les mesures nécessaires et mettre en place une toute nouvelle organisation. Concrètement, toute une série d’acteurs ne viennent plus à la maison de repos comme les logopèdes ou les stagiaires, ce qui augmente la charge de travail des infirmiers. Un exemple : désormais, les résidents ne se rendent plus au réfectoire, mais le personnel infirmier apporte directement les plateaux dans les chambres. Personnellement, par solidarité, je suis amené à aider plus régulièrement mes collègues infirmiers dans certaines tâches comme faire des transferts du lit au fauteuil ou aider les patients à s’habiller, ce que je ne faisais pas autant auparavant. Heureusement, tout le personnel est bien équipé [masques, gants, blouses jetables…], ce qui n’est pas le cas dans toutes les maisons de repos. Nous avons donc dû nous adapter avec ces nouvelles protections, tout en continuant à réaliser nos soins comme d’habitude.

Quelles sont les principales difficultés dans l’exercice de votre métier?

[Thomas] Le climat dans la maison de repos est marqué par une tension constante. Nous sommes sans cesse stressés pour la sécurité des patients… La crainte qu’un cas de coronavirus se déclare… Si tel est le cas, cela nécessitera une nouvelle organisation avec des équipes scindées et donc une surcharge de travail pour le personnel. Or, par exemple, l’une des résidentes doit se rendre trois fois par semaine à l’hôpital pour des dialyses. Que faire alors d’elle? Est-ce qu’on doit l’isoler au maximum? Par ailleurs, ce n’est pas facile de me dire que je suis salarié et que je dois continuer à travailler — avec la peur perpétuelle d’être porteur et de ramener le virus —, alors que d’autres kinés indépendants sont au chômage technique. Je me suis posé également la question de l’utilité de ma présence, même s’il est vrai que certains patients risquent de se dégrader s’ils restent inactifs : récupérer la marche avec eux pourrait se révéler alors impossible. Puis, je leur apporte un lien social et surtout du réconfort face à leur solitude.

Comment réagissent les personnes âgées?

[Thomas] L’annonce de la fin des visites a été une grosse gifle dans le visage des résidents… Leur dire qu’ils ne peuvent plus voir leur famille les attriste très fortement. Du coup, comme ils sont coupés de leurs proches, ils ont besoin de plus d’attention et ils nous appellent parfois pour des queues de cerise! Après dix jours, c’est l’ennui qui prime : moins d’activités, moins de visites, les résidents n’ont pas grand-chose à faire. Leurs réactions sont aussi très diversifiées : certains respectent bien les règles et restent confinés dans leur chambre, d’autres déambulent dans les couloirs ou ne semblent pas bien conscients des risques, voire pas du tout réactifs à nos conseils, d’autres encore nous envahissent de questions et sont très stressés.

Comment vous sentez-vous dans cette situation de crise?

[Thomas] Je prends toutes les précautions. À partir de ce moment-là, je ne sais rien faire de plus si ce n’est gérer la situation avec calme… Mais cette mise sous tension, cette peur de faire une erreur est lourde à porter. En revanche, c’est très chouette de voir le soutien et la solidarité de la population. Ces applaudissements — chaque jour à 20 h — font plaisir et sont importants : c’est une belle reconnaissance pour toutes ces personnes qui travaillent sans cesse sous pression.

Propos recueillis par Maxime Maillet