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Pierre, accompagnateur de train : "j'en ai marre de transporter des barakis qui ne respectent rien ni personne "

Sur Vivreici.be, des citoyens décrivent leur quotidien professionnel depuis les mesures prises pour éviter la propagation du coronavirus. Pour le domaine des transports en commun, nous avons rencontré deux accompagnateurs de train de la SNCB. "Vis ma vie professionnelle pendant le confinement » - Episode 5 : les trains.

Le confinement a déjà changé drastiquement notre quotidien et nos habitudes, en particulier dans le domaine professionnel. Vivre ici a décidé de laisser la parole à des citoyens et des citoyennes dont le métier a été profondément bouleversé. Quels changements ont-ils dû opérer? À quelles difficultés sont-ils confrontés depuis plusieurs jours? Comment vivent-ils personnellement cette situation?

Vous ne connaîtrez pas le prénom et le nom de famille ou le visage de ces hommes et/ou de ces femmes. Ce choix est délibéré : nous avons voulu que cette parole soit certes incarnée, mais non réductible à une seule personne en particulier. Car ces hommes et ces femmes, vous les côtoyez au quotidien : c’est peut-être un voisin, un ami proche ou une simple connaissance. Notre objectif est donc bien de découvrir leur quotidien et de prendre conscience que ces individus font de leur mieux pour que la société, elle, continue de tourner malgré des circonstances actuelles tout à fait exceptionnelles, si pas historiques.

Nous avons également souhaité qu’ils puissent s’exprimer librement (les prénoms ont été changés), sans crainte de représailles de la part leur employeur, de leur entourage professionnel ou de leur clientèle. Des vérifications d’identité et fonction, à travers des questions liées à la connaissance précise de leur métier (préparation et panne de matériel, procédures de sécurité…) nous ont permis de vérifier que nous nous entretenions bien avec les bonnes personnes. La rédaction de Vivre ici étant confinée, la fiabilité des sources reste importante pour nous.

> Épisode 1 : l’enseignement

> Épisode 2 : Les commerces

> Épisode 3 : les soins de santé (1/2)

> Episode 4 : les soins de santé (2/2)

> Episode 6 : le secteur culturel

> Episode 7 : les syndicats et les secrétaires sociaux

Des trains, dans l’intérêt national

Depuis le lundi 23 mars, la SNCB a mis en place un "service de trains d'intérêt national préservant de vraies solutions de mobilité pour les personnes amenées à devoir absolument se déplacer en train et pour lesquelles le déplacement en toute sécurité sanitaire doit être garanti" peut-on lire dans leur communiqué de presse.

Concrètement depuis cette date, l’offre de trains est maintenue sur tout le territoire à hauteur de 75% d'un jour de semaine normal. De quoi permettre aux navetteurs de respecter les mesures de distanciation sociale et répondre à la hausse de l'absentéisme au sein du personnel ferroviaire qui selon Vincent Bayer, porte-parole de la SNCB s’élève à 17%.

Ces derniers jours, à peine 5% des places sont occupées. Une réduction de moitié par rapport à la semaine précédente et qui devrait continuer à diminuer si les mesures de confinement sont réellement respectées. En d’autres termes, ces trains sont essentiellement réservés aux travailleurs, dont le télétravail était impossible et le chômage technique évité autant que possible. Dans les faits, selon les deux accompagnateurs de trains wallons que nous avons rencontrés (Pierre et Thomas), ce ne sont pas des trains de travailleurs qu’ils assurent, mais de essentiellement de " promeneurs ".

« 90% des gens dans le train actuellement n’ont rien à y faire »

Depuis la mise en place du service de trains d’intérêt national, les accompagnateurs ne sont plus tenus de contrôler les titres de transport. Une information qui n’est tombé dans l’oreille de sourds. Pour autant, en posséder un reste indispensable en termes d’assurance et de sécurité en cas d’accident majeur ou mineur.

Une information non clairement assumée envers le public par la SNCB mais une décision claire destinée au personnel roulant dans la volonté de protéger leur santé. La majorité des accompagnateurs s’y plient quand certains préfèrent toujours respecter les procédures traditionnelles, contrôlent et dressent des constats d’irrégularités.

A contrario, ils ont l’obligation de " passer " dans les couloirs de façon à remplir leur mission de sécurité et intervenir en cas de problème, le cas échéant.

" 90% des gens que je vois monter dans mes trains sont des gens qui se promènent. Hier, j’ai fait un train sur Dinant. Sur les 15 voyageurs présents et pour lesquels j’ai demandé le motif du voyage, je n’avais que 2 travailleurs : une personne de la STIB et une infirmière. Le reste ? Ce sont les barakis qu’on a l’habitude de voir et qu’on reconnait facilement, avec lesquels on a toujours des problèmes, parce qu’ils ne sont jamais en possession d’un billet. Ici, il y en a un qui m’a d’ailleurs remercié d’être là pour leur permettre d’enfin se promener gratuitement, en s’approchant de moi à moins d’un mètre évidemment. A cela s’ajoutent énormément de jeunes de 15-16 ans qui se rejoignent à plusieurs et vont se promener ", explique Pierre.

« Les jeunes ne se rendent pas comptent qu’ils contaminent et peuvent être des victimes »

Pour cet accompagnateur, l’erreur du gouvernement est d’avoir insisté sur le fait que ce virus touchait essentiellement les personnes âgées, poussant ainsi les plus jeunes à ne pas avoir peur et à ne pas prendre en considération toutes les mesures sanitaires mises en place. " J’ai eu un groupe de 4 filles qui sont montées à Tamines, et à leur arrivée à Farciennes… 5 gars les attendaient, ils se sont tous fait la bise. Si ça ne tenait que moi, il faudrait purement et simplement interdire la circulation des trains. Il faut durcir les mesures de contrôles, les sanctions… Les trains deviennent des vecteurs de contamination car les gens ne respectent rien. Sur certains horaires, hors heures de pointe, on a carrément aucun travailleur ". Le décès d’une fille de 16 ans en France, aidera peut-être les jeunes à prendre conscience du danger.

La question du choix des horaires de circulation interpelle également son collègue Thomas: " Avoir un plan de transport est une bonne chose, il reste nécessaire même s’il n’y a plus grand monde dans les trains. Par contre, il y a encore beaucoup de trains à des heures aberrantes qui ne concernent pas les travailleurs et permettent plutôt aux gens d’aller se promener. A l’opposé, il n’y a plus de train après 22h alors que les gens qui travaillent en pauses en auraient bien besoin. Si on veut réellement lutter contre ce virus, il faut décourager les gens à prendre le train ".

Et si l’armée intervenait en rue et dans les trains ?

Pour Pierre, il est désormais nécessaire que l’armée entre en jeu, en rue et dans les trains : " ils n’ont plus spécialement peur des policiers, ils ont ‘limite’ l’habitude de les voir et certains collègues m’ont rapporté que quelques jeunes désormais les menaçaient de leur cracher au visage. Des militaires avec le pouvoir de vérifier et sanctionner nous aiderait fortement à faire respecter un usage professionnel du train et aideraient tous ces jeunes ou ces zonnars à respecter le confinement, sinon on n’en sortira jamais de cette crise. Une majorité de collègues en a marre de prendre des risques quand on voit la merde qu’on transporte ".

Avec l’absence de contrôle, c’est désormais les agressions et violences verbales qui diminuent également, de quoi faire dire à Thomas que le travail est néanmoins plus agréable que d’habitude " même si je suis inquiet pour ma santé, je sais qu’il y a beaucoup moins de ‘chance’ que j’ai des problèmes avec les voyageurs ".

Le message important que les accompagnateurs veulent faire passer au public est simple : " Il est absolument important de limiter tous les déplacements, de ne sortir que si c’est strictement nécessaire car moins il y aura des gens dans les trains, moins il y aura de risques de contaminations, pour nous mais pour vous aussi surtout. Cette présence inutile, c’est le stress de tous les accompagnateurs ".

Le nettoyage des trains interroge

Quant aux protections mises à disposition du personnel, les accompagnateurs sont mitigés. Du gel a été distribué à chacun mais les stocks sont sous tension, les conducteurs peuvent utiliser des lingettes désinfectantes pour nettoyer leur poste de conduite, mais leur quantité est insuffisante selon plusieurs témoignages.

La question des gants et masque se pose notamment pour Thomas : " ils sont réticents mais ça se discute. Je trouve qu’il serait nécessaire d’en avoir lorsqu’on démarre notre journée de travail et qu’on prépare un train. Il s’agit d’ouvrir toutes les portes, vérifier les toilettes… Ce serait bien nécessaire. Je m’inquiète aussi concernant le briefing des agents de nettoyage et des produits mis à leur disposition. On se rend compte que certains trains démarrent parfois sans être bien nettoyés ".

Pierre, lui, a croisé à Liers du personnel de nettoyage, " déguisé en canard avec le masque, les protections et tout, ça m’a rassuré " mais il s’est tout de même fabriqué un mini kit de nettoyage : " certes la SNCB pourrait en faire plus, mais la situation est exceptionnelle aussi. Ça ne coute pas grand-chose de prendre un vieux bidon, d’y mettre de l’eau et de la javel, embarquer un rouleau d’essuie-tout. Avec ça, je désinfecte mon compartiment et l’unique porte d’où je descendrai et monterai dans le train pendant tout mon service ".

Aurore PEIGNOIS