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Cigarette interdite dans les parcs, squares et jardins: et bientôt dans tout l'espace public?

Du vert, à perte de vue. 430 hectares de jardins et de parcs urbains. Depuis cet été, squares et jardins publics de la ville de Strasbourg sont devenus 100 % non-fumeurs. N'en déplaise aux consommateurs de tabac, à qui les autorités locales ne laissent guère le choix. Strasbourg est la troisième ville la plus verte de France. Et entend le rester.

C'est un décret voté à l'unanimité par le conseil municipal de Strasbourg. Deux après avoir banni la cigarette des aires de jeux pour enfants, la ville va un pas plus loin. Désormais, elle frappe d'interdit la cigarette et ses dérivés sur l'ensemble de ses espaces verts. Des affichettes discrètes ont fleuri cet été aux entrées des parcs, comme aux abords de tous les espaces de verdure de la ville. Elles enjoignent les fumeurs à écraser leur cigarette avant de poursuivre leur promenade.

Dans le parc de l'Orangerie, à proximité du centre-ville, les citadins sont mis aux parfum. Le long des allées qui servaient autrefois de terrain d'exercice aux chevaux des harras royaux, aucun fumeur à l'horizon. Le nouveau dispositif anti-tabac semblerait déjà adopté.

Cachez cette cigarette que l'on ne saurait voir

La croisade de Strasbourg contre le tabac, c'est à un médecin généraliste qu'on la doit. Alexandre Feltzer est aussi le conseiller spécial du maire sur les questions de santé publique. C'est lui qui a eu dans l'idée de limiter la présence de la cigarette dans les espaces publics. "Le constat ne date pas d'hier. Dans les parcs, nous ne sommes jamais loin d'un fumeur. On se promène, on s'assied sur banc : nous sommes souvent dérangés par la fumée. Un peu de malchance, le vent tourne, et vous vous ramassez tout au visage", déplore celui qui a fait décoller le projet. Pour convaincre la mairie d'adopter son plan anti-tabac, Alexandre Fletzer n'a jamais été à court d'arguments. Au-delà de la problématique de santé publique, le mégot, le déchet le plus important des villes, participe à la pollution des sols. Il estime aussi qu'il est grand temps de soustraire la cigarette au regard des enfants. "Quand les enfants se baladent et jouent dans un parc, ils voient souvent des adultes fumer. Nous sommes contre la banalisation du tabac qui, quoi que certains en pensent, est une drogue, extrêmement toxique pour la santé. Face aux yeux des enfants, on veut dénormaliser la présence d'adultes qui fument dans nos espaces verts."

Interdire en douceur

Derrière ce discours, qui peut sembler martial, une volonté de continuer d'informer. Avec le concours de la Ligue contre le cancer, des stewards déambulent à travers parcs, cherchant contact et dialogue avec les passants. Pour en savoir plus sur l'impact de la mesure anti-tabac, une enquête est même menée auprès des fumeurs comme des non-fumeurs. La mairie nous fait état d'une perception globale très positive. Ce que nous pouvons vérifier nous-mêmes : de nombreux Strasbourgeois se montrent ravis par leurs parcs non-fumeurs. D'autres, en revanche, ne comprennent pas la limitation. "Je trouve que c'est un bon signal dans l'absolu", nous glisse ce jeune étudiant en pharmacie. "Mais si les fumeurs respectent un minimum d'espace avec les autres, cette mesure est-elle vraiment nécessaire ? Un peu de liberté, quoi !" Sentiment partagé par deux retraitées dont l'une est une fumeuse régulière. "Les mégots jetés à terre. Ca, ça me dérange profondément. J'y fait d'ailleurs attention, en tant que fumeuse. Mais l'interdiction, je ne la comprends pas." Plus loin, une dame accompagnée de sa fille adolescente juge la mesure "absurde". "Ca ne changera rien de masquer la cigarette dans les parcs. A la sortie de l'école, les jeunes en voient tout autant. Je trouve ridicule de sanctionner une fois encore les fumeurs. "

Absurde et maladroit

A Bruxelles, nous prenons rendez-vous avec Guillaume Périgois. La décision strasbourgeoise, il la juge, lui aussi, excessive. Son organisation, Forest EU, est financée par les cigarettiers mais se dit indépendante. Son message : un fumeur adulte, conscient des risques pour sa santé, devrait pouvoir en griller une, sans être stigmatisé. "L'idée d'interdire de fumer dans les parcs publics est à la fois maladroite et absurde", nous explique le lobbyiste. Cette réglementation ne se base pas sur des problèmes de santé publique mais sur le ressenti de chacun. L'inconfort de la fumée en plein air, par exemple. En 2018, on peut choisir globalement ce qu'on veut faire de sa vie, avec qui on veut se marier : le jeu est de plus en plus ouvert. Sauf pour les fumeurs, qui font l'objet d'une chasse aux sorcières." Bannir les cigarettes des parcs pour préserver les enfants ? Guillaume Périgois estime que l'argument ne tient pas. "On ne va pas mettre un policier derrière chaque famille pour interdire au père ou à la mère de fumer. Je pense que l'écrasante majorité des fumeurs sont des personnes responsables et qui n'ont pas besoin qu'on leur dicte leur comportement y compris devant des enfants."

Le conseiller Santé à la Ville de Strasbourg est conscient des griefs de ses détracteurs. Mais les balaient les uns parès les autres. "Une atteinte à la liberté ?", sourit Alexandre Pletzer, "Je dis au contraire que c'est le fumeur qui n'a plus aucune liberté. Plus aucun choix que celui de fumer. Empêcher de fumer, ce n'est pas restreindre les libertésmais accompagner toute une population vers le sevrage." Avant d'aller à l'étape suivante ? En interdisant la cigarette de l'espace public ? "La réflexion n'a pas encore été menée jusque là à Strasourg, nous confie-t-il. "Il faudrait d'abord penser à des lieux adéquats pour permettre aux fumeurs de continuer à consommer. Il existe un proverbe alscacien qu'on pourrait traduire par 'lentement mais sûrement'. On verra dans quelques années si la majorité politique veut franchir le pas."

Nicolas Gillard

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