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Yann Arthus-Bertrand : " Tout le monde n'a qu'une envie : que ça recommence comme avant ! "

Le photographe français et ardent défenseur de l'environnement était de passage à Mons pour inaugurer une double exposition qui lui est consacrée et qui est désormais prolongée jusqu'au 13 décembre 2020. Rencontre avec un homme qui ne voit pas la crise Covid comme un basculement...

Jusqu'au 25 octobre, Yann Arthus-Bertrand est à l'honneur à Mons à l'occasion de l'exposition Legacy (héritage). Militant écologique et " Ambassadeur de bonne volonté " auprès de l'ONU depuis 2009, le photographe français est un observateur de premier plan des transformations que subit la planète et ses occupants, et des crises engendrées par l'activité humaine.

Cette exposition, où se reflètent souvent les crises humanitaires et écologiques, intervient juste après la tornade Covid, dans laquelle Yann Arthus-Bertrand a été pris. " J'ai attrapé ce Covid. J'ai perdu 8 kilos et j'ai dormi pendant 8 jours, mais à part ça, ça va. "

Mais si le Covid a bouleversé nos vies durant trois mois, Yann Arthus Bertrand ne voit pas la crise sanitaire comme le point de basculement vers un autre monde.

" Tout le monde n'a qu'une envie, c'est que ça recommence comme avant. Et c'est normal. Moi-même, j'avais des films en cours et je n'ai qu'une envie, c'est recommencer ma production, payer mes gars... Je pense que l'écologie restera sous le tapis le temps qu'on revienne à la vie d'avant. "

Une crise sociale dévastatrice ?

Ce qui pourrait tuer notre modèle de vie par contre, c'est la crise d'après. " On ne se rend pas compte de la crise sociale qui arrive. Notre modèle est basé sur la consommation. Et si on consomme moins, c'est moins de TVA, moins de rentrées d'argent pour l’État. Nos routes, nos écoles sont payées par notre consommation donc si tu arrêtes de consommer, l’État est à poil. Et si l’État est à poil, les gens sont dans la rue à gueuler. "

A ce stade, l'humanité n'est pas prête à changer de système. Car il n'a pas que des mauvais côtés : " on vit beaucoup plus vieux, plus riche... mais il a un impact invraisemblable sur la nature. Et c'est très difficile de sortir de ce système installé et basé sur la croissance. On est prisonniers de nos instincts et c'est très difficile de revenir en arrière. "

Un système qui a banalisé le mal, estime le militant écologique et a fait de nous des êtres pétris de contradictions, lui y compris.

" Tu manges de la viande industrielle en sachant que tu participes à la déforestation, au changement climatique et à la souffrance animale. Tu prends l'avion en sachant très bien que c'est le pire moyen de transport... Même si c'est formidable. Comme il le reconnaît lui-même, j'ai tellement pris l'avion que ce n'est pas moi qui vais empêcher les gens de le faire. "

Préparer à la décroissance

Pour sortir de ce cercle vicieux, il n'y a qu'un moyen : une prise de conscience individuelle. " On peut refuser ce monde et aller vers la banalité du bien. " Un monde où on refuse d'adopter un comportement qui détruit la nature et où l'on accepte de vivre mieux avec moins.

" Il ne faut pas rêver, on va vers une décroissance. Mais cette perspective fait peur, il faut s'y préparer, prévoir les réactions des gens. Mais on ne les prépare absolument pas. "

A ce titre, la crise sanitaire est peut-être une occasion manquée. " Tout s'est arrêté d'un coup, et on n'a rien préparé. On n'est pas prêt à vivre avec moins. " Pourtant la crise économique à venir va remettre en cause toute notre économie, avant le changement brutal que nous réserve le réchauffement climatique. " Et ça ira beaucoup plus vite qu'on ne le croit ", assure-t-il.

" Je suis un fan de Greta Thunberg "

Le salut viendra-t-il des jeunes, qui ont battu le pavé pour le climat en 2019 ? " Je suis un fan de Greta Thunberg. Elle a réussi à faire un truc qu'aucun écolo n'a réussi à faire avant. "

Néanmoins, " je trouve que les jeunes de 20-25 ans ne sont pas assez dans la rue, alors que ce sont eux qui sont importants car ils rentrent dans la vie active et ils ont la liberté de faire un choix. Mais ils rentrent dans le système, peut-être angoissés par ce que la vie leur réserve... "

Ce qui provoquera un basculement, c'est peut-être la communication. " C'est la vraie révolution de notre siècle. Aujourd'hui, tu appelles n'importe qui en Viber, What's App... Cette communication uniformise le monde et donne envie à ceux qui n'ont rien d'avoir comme nous. Et nous vivons dans un paradis pour un mec qui vit au Bangladesh, où les gens émettent 0,5 t de carbone par an alors que nous en consommons 12 tonnes. C'est gens souffriront en première ligne du réchauffement climatique que nous provoquons. Et nous ne pourrons pas tous les accepter car ils sont 500 millions. Des colères vont monter et on ne pourra pas les résoudre. "

Malgré ses propos sombres, le sémillant septuagénaire n'entend pas arrêter son combat pour réveiller les consciences. " Si rien ne change, nous nous dirigeons vers la sixième extinction de masse sur terre, c'est donc quelque chose d'important et un combat au quotidien à mener sur terre. Et je le mène avec passion parce que agir rend heureux. Et j'ai envie de mourir heureux. "

Apporter du bonheur

L'exposition " Legacy " se déroule sur deux sites. Le parc du Beffroi présente une centaine des clichés les plus connus de la série " La Terre vue du ciel " tandis que la salle Saint-Georges (sur la Grand-Place de Mons) revient sur la carrière atypique du photographe et dévoile ses travaux moins connus.

Si des thèmes graves sont abordés, l'expo ne se veut pas militante. " On ne va pas changer les gens avec des photos, mais j'aimerais amener un peu plus d'amour du monde. Une conscience sans scepticisme, sans cynisme, montrer qu'on peut faire quelque chose et que le bien peut faire partie de nos vies. C'est prétentieux de penser qu'on peut changer les gens avec un expo, mais on peut leur apporter un peu de bonheur. Prendre plaisir à vivre, c'est important et j'ai l'impression qu'on culpabilise parfois à prendre du plaisir dans ce monde compliqué... "

Ugo Petropoulos