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Anais, caissière de 21 ans : " Je suis vraiment blasée avec l'attitude désagréable de certains clients : la bêtise humaine m'exaspère…!"

Sur Vivreici.be, des citoyens décrivent leur quotidien professionnel depuis les mesures prises pour éviter la propagation du coronavirus. Pour le domaine des commerces, nous avons rencontré une coiffeuse, une caissière et un livreur d’une entreprise spécialisée dans les frites. « Vis ma vie professionnelle pendant le confinement » - Episode 2 : les commerces

Le confinement a déjà changé drastiquement notre quotidien et nos habitudes, en particulier dans le domaine professionnel. Vivre ici a décidé de laisser la parole à des citoyens et des citoyennes dont le métier a été profondément bouleversé. Quels changements ont-ils dû opérer? À quelles difficultés sont-ils confrontés depuis plusieurs jours? Comment vivent-ils personnellement cette situation?

Vous ne connaîtrez pas le nom de famille ou le visage de ces hommes et de ces femmes. Ce choix est délibéré : nous avons voulu que cette parole soit certes incarnée, mais non réductible à une seule personne en particulier. Car ces hommes et ces femmes, vous les côtoyez au quotidien : c’est peut-être un voisin, un ami proche ou une simple connaissance. Notre objectif est donc bien de découvrir leur quotidien et de prendre conscience que ces individus font de leur mieux pour que la société, elle, continue de tourner malgré des circonstances actuelles tout à fait exceptionnelles, si pas historiques.

> Episode 1 : l’Enseignement

> Episode 3 : les soins de santé (1/2)

> Episode 4 : les soins de santé (2/2)

> Episode 5 : les transports en commun

> Episode 6 : le secteur culturel

> Episode 7 : les syndicats et les secrétaires sociaux

Des commerces fermés… avec des exceptions multiples

Avec les règles de confinement, la situation a quelque peu évolué pour les commerces. Les magasins et les commerces non-essentiels sont fermés pour le moment, à l’exception des magasins alimentaires, des pharmacies, des magasins d’alimentation pour animaux, des lavoirs, de la poste, des banques, des stations-service, des librairies, des friteries, des sandwicheries et des snacks. Les magasins de nuit peuvent rester ouverts jusqu’à 22h. Quant aux coiffeurs, seul un client par salon est autorisé. Enfin, l’accès aux supermarchés est contrôlé : 1 personne par 10m2 et maximum 30 minutes par personne.

Toutes ces mesures ont bien évidemment des conséquences sur le quotidien des commerçants et de leurs employés. Notre premier témoin est Angélique (47 ans), une gérante d’un salon de coiffure dans la région de Charleroi. Depuis l'annonce du confinement, elle a pris une décision radicale : fermer son salon de coiffure. Anaïs (21 ans) – une étudiante en droit – travaille comme caissière dans un proxy Delhaize bruxellois et est confrontée à l’incivilité de clients prêts à tout pour avoir des provisions. Julien (23 ans), livreur pour une entreprise de frites dans la province de Liège, voit son nombre de clients réduire et s’interroge sur la notion de "première nécessité".

Angélique (47 ans) - Coiffeuse

Qu’est-ce qui a changé concrètement ces derniers jours?

(Angélique) Je dirais surtout l’ambiance depuis ces deux dernières semaines. Elle s’est vraiment détériorée au fil des jours. J’ai observé en réalité deux types de réactions du côté de ma clientèle : soit les clients reculaient sans cesse leurs rendez-vous, soit ils voulaient s’assurer de la bonne ouverture du salon. Du côté de mon personnel — j’emploie trois personnes —, l’une était particulièrement inquiète, alors qu’une autre gérait calmement la situation. Moi-même, je me suis posé dix mille questions en voyant l’économie ralentie du secteur. Finalement, j’ai pris la décision mardi de fermer temporairement mon salon.

Pourquoi avoir décidé de fermer votre salon?

(Angélique) J’ai préféré assurer la sécurité de mon équipe et de mes clients plutôt que de penser au bon fonctionnement de mon commerce. Je ne critique évidemment pas ceux qui ont décidé de rester ouverts — chacun fait ce qu’il peut —, mais pour moi, c’est la santé avant tout! En outre, je ne veux pas profiter du coronavirus pour faire des "bonnes" affaires : j’ai envie de montrer l’exemple et d’appeler à la solidarité face à cette situation très grave. Au fond de mon cœur, je pense avoir pris la bonne décision.

Comment percevez-vous la décision du gouvernementd'autoriser l'ouverture des salons de coiffure?

(Angélique) Laisser les salons de coiffure ouverts m’apparait en réalité être une décision aberrante, car je ne vois pas comment les règles de distanciation sociale peuvent être respectées... Par exemple avec le sèche-cheveu, si quelqu’un éternue ou tousse, nous allons directement prendre les microbes ou les transmettre… De même si on coupe une frange ou on fait un dégradé, on se retrouve face à la personne! En fait, j’ai l’impression que le gouvernement n’a pas soutenu notre secteur, nous a clairement laissés de côté. On se retrouve en réalité entre deux chaises : on nous dit qu’on ne doit sortir qu’en cas d’extrême nécessité, mais les coiffeurs restent ouverts. Mais aller chez le coiffeur n’est pas de première nécessité! Je ne vais pas mettre en danger ma santé, celle de mes proches ou de mes clients pour couper des cheveux! Peut-être que le gouvernement n’a pas voulu indemniser directement tous les salons et que cette décision est surtout portée par des raisons économiques….

Comment vous sentez-vous dans cette situation de crise?

(Angélique) Je ne travaille plus, je suis dans l’incertitude et je vois au jour le jour. Même si j’ai décidé de fermer pour le moment mon salon, je reçois les appels des clients habituels, ceux qui me sont fidèles depuis près de 20 ans. La difficulté est pour moi essentiellement affective : j’ai l’impression d’abandonner mes clients…. Certaines personnes âgées ne savent plus bien se laver les cheveux correctement, d’autres clients se sentent isolés, alors que le salon de coiffure est pour eux un espace de rencontre, de partage et de discussion. Plus les jours vont passer, plus mes clients risquent d’être demandeurs. Que faire alors?

 

Anaïs (21 ans) - Caissière

Qu’est-ce qui a changé concrètement ces derniers jours?

(Anaïs) La première mesure phare est que nous avons dû restreindre le nombre d’articles que les clients peuvent acheter… Cette liste ne fait qu’augmenter au fil des jours : d’abord les conserves, puis les pâtes, le papier toilette, les poires et les pommes, aujourd’hui les œufs. Nous allons devoir bientôt intervenir sur le lait, car les clients en achètent par pack de douze ou de vingt-quatre, ça n’a pas de sens! Normalement, nous n’avons aucun problème de stock, mais comme des abus ont été commis, nous recevons un peu moins de colis qu’à la normale… Toutefois si les clients se calment et achètent normalement, nos stocks devraient être remplis d’ici quelques jours.

Quelles ont été les autres mesuresprises dans votre magasin?

(Anaïs) Je me découvre de nouvelles compétences! Avant j’étais principalement caissière et je m’occupais de temps en temps du remplissage des rayons… maintenant, je dois m’occuper de gérer les entrées et les sorties pour que les distances soient respectées et que les clients ne soient pas trop nombreux dans le magasin. Ils doivent donc faire la file dans la rue en laissant bien un mètre de distance entre eux, ce qui crée des frustrations. Par ailleurs, plusieurs mesures hygiéniques ont été prises : nous portons des gants, nous pouvons avoir des masques, nous avons installé une vitre en plexiglas à la caisse, nous désinfectons systématiquement les paniers à course après chaque utilisation, nous autorisons au maximum deux clients aux caisses, nous n’acceptons plus d’argent liquide… Un dernier changement : le magasin est désormais ouvert 7 jours sur 7, et non plus 6 sur 7 comme avant la crise. Plus de travail pour nous donc.

Quelles sont les principales difficultés pour vous?

(Anaïs) La principale difficulté est le comportement de +/ — un tiers de nos clients. Ils râlent, se plaignent sans cesse de la situation et se permettent des réflexions très désagréables. Par exemple, dernièrement, un client m’a dit devant la vitre de plexiglas "ah vous êtes devant une vitrine maintenant, vous prenez combien?". De même, un client a demandé à ma responsable d’arrêter de respirer sur les légumes qu’elle était en train de ranger sur les étagères! Toutefois, j’ai encore de la chance, car je travaille dans un Proxy de quartier : d’autres clients — des habitués — sont très reconnaissants, nous apportent à manger ou nous font des blagues…. Nous veillons également à communiquer tout particulièrement avec les personnes âgées et isolées pour qui faire des courses est désormais la seule activité de sociabilisation. En revanche, une connaissance travaille dans un immense supermarché : elle m’a confié qu’elle allait au travail avec la boule au ventre tant les gens étaient exécrables.

Comment vous sentez-vous dans cette situation de crise?

(Anaïs) Avec ses rayons vides et ses mesures de protection, j’ai un peu l’impression d’être dans un film catastrophe sur la fin du monde (Rires). Personnellement, même si je suis une personne à risque avec mes problèmes de santé, je reste confiante et sereine : je sais que je fais les bons gestes pour me protéger et je suis suivie régulièrement par mon médecin traitant. En revanche, je suis vraiment blasée avec l’attitude désagréable de certains clients : la bêtise humaine m’exaspère… Je demande juste plus de respect!

Julien (23 ans) — Livreur pour une entreprise de frites

Qu’est-ce qui a changé concrètement ces derniers jours?

(Julien) Le changement a été vraiment important à partir de ce lundi. Toute une série de friteries ont décidé de fermer leurs portes jusqu'à nouvel ordre par manque de clients… La situation n’est toutefois pas neuve : depuis deux semaines, les gérants — très inquiets et incertains — me confiaient que tout était trop calme et que les gens ne sortaient déjà quasi plus. Par exemple, l’un d’eux me disait avoir vendu 40 kg de frites sur son week-end au lieu des 400 kilos habituels. Le confinement n’a fait qu’accélérer ces fermetures, même si en théorie les friteries et les snacks peuvent toujours continuer leur activité. Mais pourquoi rester ouvert si personne ou presque ne vient? On pourrait croire que ces établissements de restauration rapide profitent de la crise pour faire des bénéfices, mais pas du tout : c’est aussi la galère pour eux! Puis, personnellement, même si je suis évidemment content de continuer à travailler, je reste un peu perplexe sur la notion de "première nécessité" : aller chercher des frites est-ce vraiment indispensable?

Quelles conséquences sur l’entreprise pour laquelle vous travaillez?

(Julien) Comme mon entreprise s’occupe de produire et de livrer des frites fraîches aux friteries et aux snacks, elle a fortement ralenti son activité pour éviter trop de gaspillage alimentaire et pour rentabiliser au maximum les stocks déjà disponibles. De lundi à mercredi, l’activité a même été totalement arrêtée, ce qui n’est jamais arrivé. Par ailleurs, nous continuons à livrer nos clients, mais leur nombre a diminué : nous étions aujourd’hui 7-8 livreurs pour 5-6 clients alors qu’habituellement nous en avons 20-25. Cette baisse de production et de clients a naturellement des conséquences directes sur mon travail de livreur : je preste moins d’heures. Heureusement, cela ne devrait pas trop porter préjudice à ma rémunération…

Comment vous sentez-vous dans cette situation de crise?

(Julien) Personnellement, je n’ai pas vraiment l’impression d’être en confinement. Je suis toujours tout seul dans ma camionnette, mais il est vrai que mes rapports sociaux avec mes collègues ou les patrons de snack sont marqués par une plus grande distanciation physique et par les nouvelles règles d’hygiène comme le port de gants. Puis, j’observe moins de monde sur la route et dans les villes, ça c’est sûr! (Rires) Un élément positif, c’est que la société prend enfin conscience du rôle important qu’exercent les livreurs de nourriture, en particulier ceux qui remplissent les stocks dans les supermarchés. D’habitude, ces métiers sont dans l’ombre. C’est trop cool de se dire que les gens vont pouvoir se nourrir grâce à moi!

Propos recueillis par Maxime Maillet