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Troubles psychiques : des mamans témoignent de leurs difficultés quotidiennes pendant ce confinement

La crise du coronavirus soulève des inquiétudes importantes sur les conséquences psychologiques pour la population, a fortiori pour les personnes atteintes de troubles psychiques. Trois mamans ont accepté de nous raconter leur quotidien avec leur fils atteint d’une maladie psychique.

Sur les antennes de la RTBF, le docteur Frédérique Van Leuven — psychiatre et responsable du service de crise de la région du centre — soulignait une hausse importante de 50 % des mises en observation depuis le début de la crise, c’est-à-dire des hospitalisations en psychiatrie sous contrainte (pour des personnes dangereuses pour elles-mêmes ou pour les autres).

Cette augmentation nous a été confirmée par le docteur Gérald Deschietere, responsable de l’Unité de crise et d’urgences psychiatriques des Cliniques universitaires Saint-Luc. " Les deux seules activités nettement majorées en cette période sont les mises en observation et les équipes mobiles. Ces dernières ont été maintenues — dans les cas absolument nécessaires — pour éviter d’engorger les urgences, mais aussi pour rencontrer et protéger des patients anxieux à l’idée de venir à l’hôpital. " Parmi les urgences psychiatriques, le docteur Deschietere a été confronté à des patients connus, mais aussi à d’autres qui n’avaient aucun antécédent psychiatrique.

Le psychiatre nuance toutefois et insiste sur le fait qu’on ne peut pas établir un constat psychiatrique général sur la situation actuelle. " Des patients supportent par exemple plutôt bien le confinement. Ils se disent qu’ils vivent eux-mêmes confinés la plupart du temps… Voir cette situation imposée à tout le monde peut se révéler rassurant pour eux, en particulier ceux qui souffrent d’une phobie sociale. " A contrario, d’autres patients vivent très mal cette période d’isolement, d’ennui et d’enfermement : " Certains vont développer des troubles de l’humeur, de la personnalité et dépressifs. D’autres ont des symptômes d’angoisse par rapport au covid, à leurs proches, à leur situation professionnelle, au devenir de cette crise. J’ai une pensée toute particulière pour les personnes malades seules : ne plus avoir de contacts sociaux, ne plus faire des petites choses du quotidien — même les plus dérisoires… cela peut être la source d’une plus grande souffrance. "

À côté des patients, on retrouve évidemment les familles qui se voient confrontées — parfois d’une manière plus abrupte — à la maladie psychique de leurs proches. Vivreici a décidé d’aller à la rencontre de trois mamans qui ont des contacts réguliers avec leur fils atteint de troubles psychiques. Trois récits singuliers pour tenter de comprendre le quotidien de ces familles.

Une fragilité accrue dans un climat anxiogène

Le fils de Claudine — diagnostiqué de schizophrénie — est redevenu très présent dans la vie de ses parents en août 2018 après une séparation difficile. Il a d’abord vécu un an avec eux avant de déménager dans une petite maison près du domicile familial dans la région de Liège. Si chacun garde son espace de vie et son intimité, Claudine reste naturellement très proche pour son fils s’il a besoin d’écoute et de soutien.

Des besoins accrus avec cette période de confinement. " Avant le confinement, on se voyait au moins une fois par jour, même quelques minutes… Maintenant, nous nous voyons beaucoup plus : il vient passer l’après-midi avec nous dans notre jardin, nous allons faire des balades avec nos chiens, nous prenons nos repas ensemble… Pour le moment, nous sommes les seuls liens sociaux qu’il peut avoir! " Cette période — marquée par des informations négatives et anxieuses sur le coronavirus — crée en réalité un climat extrêmement stressant pour les personnes malades dont la fragilité et la sensibilité sont exacerbées. " Mon fils est beaucoup plus réactif. Il se montre particulièrement critique par rapport à son entourage ou à la société. Je suis un peu comme une éponge : j’absorbe des émotions pas toujours faciles à gérer."

Les proches s’inquiètent ainsi que la situation actuelle ne réduise à néant tous les efforts et le chemin parcouru par les personnes atteintes de troubles psychiques. " On dit qu’après le coronavirus, la vie des gens sera changée… c’est évident ! Mais qu’en est-il des personnes fragilisées? À mon sens, cela sera encore plus compliqué pour elles ! " explique Claudine. La maman reste toutefois positive. "Mon fils a gagné en autonomie et continue au jour le jour de faire son mieux pour évoluer positivement. Par exemple, il voudrait devenir pair aidant pour d’autres personnes malades. Je trouve cela vraiment encourageant et fort positif. "

Une solitude difficile à gérer

Le fils d’Éliane — diagnostiqué d’un trouble bipolaire — vit dans un studio dans une rue parallèle à celle de ses parents du côté de Namur. " Avant le confinement, nous nous voyions très régulièrement. Il apportait son linge à laver une fois par semaine et venait manger avec nous au moins deux fois par semaine. " Ces habitudes n’ont en fait pas changé avec le confinement, puisque Éliane et son mari — avec l’accord d’un psychiatre — ont continué à voir leur fils, tout en respectant strictement les gestes barrière. " Tout le monde a besoin de contacts sociaux, mais les personnes fragiles psychologiquement encore plus! "

Face à l’isolement et la solitude, le risque est en effet important que les personnes atteintes de troubles psychiques se retrouvent face à leurs démons et connaissent une rechute. " Aujourd’hui, les seuls contacts physiques qu’a mon fils, c’est nous — ses parents — et les gens qu’ils rencontrent à l’hôpital pour son autre problème de santé. Mais là aussi, ce déplacement dans le milieu hospitalier et dans les transports en commun est une source d’angoisse pour lui. "

Éliane doit donc gérer les émotions de son fils et le rassurer en permanence. " Habituellement, nous nous appelions une fois par jour. Désormais, il me téléphone trois fois par jour. Je suis fortement mobilisée. " La maman doit également ne rien laisser paraître et contrôler sa propre angoisse face à la grave crise sanitaire que nous connaissons. " Mon fils — comme toute personne fragile psychologiquement — est très sensible à ce que les autres ressentent autour de lui. Le gros effort pour nous est donc ne pas manifester une quelconque inquiétude. "

Des projets de réinsertion avortés

Le fils de Geneviève — diagnostiqué d’un trouble schizoaffectif — dispose lui aussi d’un studio, mais intégré à la maison familiale bruxelloise. " Après un séjour dans un hôpital psychiatrique pendant trois mois, notre fils devait revenir temporairement à la maison. Temporairement, car nous travaillions pour qu’il se lance dans des projets professionnels et intègre prochainement un habitat protégé " Ces I.H.P (Initiatives d’habitations partagées) accueillent en effet des patients psychiatriques pour les aider à se réintégrer dans la vie sociale par l’acquisition d’aptitudes, d’un logement et d’une autonomie relative.

Toutefois, le coronavirus a mis un terme à tous ces projets et a perturbé l’équilibre fragile du fils de Geneviève. " Au début de la crise, nous nous sommes dit qu’heureusement il était chez nous! Nous avons pu le rassurer et lui offrir un cadre propice pour vivre le confinement. Mais aujourd’hui, le temps devient long et l’ennui s’installe pour lui… D’autant plus qu’il se retrouve bloqué dans le studio où il a connu aussi des moments très difficiles. " S’il est toujours en contact virtuellement avec des professionnels de la santé mentale ou sa coach pour trouver un emploi, le fils de Geneviève rumine et remet en question son traitement médical en raison des lourds effets secondaires. " Notre écoute doit être permanente jusqu’à très tard le soir. Nous devons sans cesse interrompre nos activités. Nous nous retrouvons en réalité dans le soin psychiatrique 24 h/24…"

Geneviève espère finalement que son fils pourra retrouver rapidement d’autres contacts sociaux et que son processus de réinsertion se poursuivra avec le meilleur accompagnement possible. " Pour le moment, de manière bénévole, il s’est lancé dans un projet d’une balade autour du café à Bruxelles. Il veut que sa situation bouge ! "

L’ASBL Similes vient en aide aux proches

Pour gérer ce confinement et cette cohabitation avec leur enfant malade, les trois mamans ont toutes évoqué la formation psychoéducative qu’elles avaient suivie avec l’ASBL Similes. " Nous y avons appris à maitriser des techniques de communication ou à faire attention à nos réactions non verbales par exemple. Nos relations avec notre enfant se sont vraiment améliorées grâce à cette formation " explique ainsi Éliane. " Par cette formation, nous avons reçu des pistes pour connaître davantage nos limites et nos émotions, et avoir des meilleurs outils d’écoute et d’échange. Un programme magnifique!" complète Geneviève.

L’ASBL Similes — dont Claudine est aujourd’hui la présidente — a été créée pour soutenir les proches des personnes atteintes de différents troubles psychiques (bipolarité, borderline, schizophrénie, tocs…). Outre cette formation théorique et pratique de 14 séances étalées sur plusieurs mois, Similes a pour mission — via des groupes de parole notamment — d’aider les familles, de les écouter, de les informer, de les orienter psychologiquement, administrativement et juridiquement. Toutes ces activités permettent ainsi de partager des expériences de vie, de mieux comprendre la maladie de son proche et de pouvoir donc agir d’une manière adéquate.

Une prise de conscience sociétale ?

L’autre mission de l’ASBL est de réaliser un gros travail de discussion et de collaboration d’une part avec les milieux médicaux et d’autres part les politiques pour défendre les droits des personnes malades et de leurs proches, notamment par la reconnaissance d’un statut spécifique. Par exemple, les membres de l’association travaillent beaucoup sur la question du logement pour que les politiques facilitent les démarches administratives et la création de lieux adaptés aux personnes atteintes de troubles psychiques.

Les trois mamans espèrent aujourd’hui que la crise du coronavirus provoquera une réelle prise de conscience sur le sort des proches et des familles des personnes avec des troubles psychiques. " Les familles peuvent être des partenaires de soin pour apporter des informations ou gagner du temps. Nous n’avons pas une juste place… Une fois que nous avons déposé notre enfant majeur, nous pouvons rentrer chez nous! Aujourd’hui, il est crucial de revaloriser la place des familles à des moments ponctuels. " revendique Geneviève. Un travail en réseaux toutefois mis en pause pendant cette période de crise sanitaire. " Nous avons mis une énergie considérable dans ces collaborations… Après cette crise, nous allons de nouveau devoir relancer cette grosse machine de concertation. " conclut Claudine, présidente de l’ASBL.

Plus d'informations sont à retrouver sur le site internet de l'association.

Maxime Maillet