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Voici pourquoi on devrait dire "maligne comme une vache"

Dans notre séquence "les curieux du matin", Sophie Brems explique pourquoi sous leur air placide, les vaches semblent plus malines qu'elles n'y paraissent.

Car quand elles ont le choix, les vaches diversifient leur alimentation et se soignent. C'est ce qui ressort d'une étude menée par des chercheurs de l'université de Gembloux. Une étude qui s'inscrit dans une réflexion que l'on fait actuellement sur nos prairies : comment augmenter leur qualité écologique ?

Depuis quelques années, on encourage, en effet, les éleveurs à planter des arbres, des haies au sein même des prairies.

Quel en est l'intérêt ? C'est un plus pour la biodiversité, mais quel profit en tirent les ruminants?

Pour répondre à cette question, des chercheurs de Gembloux ont donc pris deux groupes de génisses, des vaches qui n'ont pas encore eu de veau, douze au total, six sont allées paître dans la prairie simple et les six autres dans une prairie avec la possibilité d'aller manger dans une haie feuillue composée d'onze espèces d'arbres et arbustes comme de l'érable, du charme, du cornouiller, de l'aubépine ou encore du frêne.

Et quel est le résultat ?

Quand on leur propose autre chose que de l'herbe, les vaches mangent autre chose!

Elles apprécient donc de changer de menu. Mais ce qui est plus étonnant, c'est que toutes ne le font pas de la même manière, comme chez les humains certaines préfèrent beaucoup de diversité, d'autres moins.

Et autre constat, dans tout ce qu'on leur propose, la vache fait un choix. Elle s'est limitée à 4 espèces sur les 11 : le charme, le cornouiller, l'aubépine et le noisetier.

Mais pourquoi précisément ces choix ?

Parce que ces plantes ont une composition chimique particulière, elles comportent notamment une substance : le tanin, qui valorise la nourriture. Jérôme Bendell, professeur à Gembloux, nous explique pourquoi la vache les apprécie: "Les hypothèses les plus probables, c'est que ça modifie la manière dont le rumen fonctionne. Donc, la vache a un gros estomac dans lequel tout ce qu'elle mange arrive et là, il y a des bactéries qui fermentent tous ces fourrages, c'est ce qui lui permet de digérer les fibres que nous, on digère beaucoup moins bien. Ces fermentations-là sont impactées par la présence de tanins, ça permet notamment d'avoir les protéines qui sont moins dégradées dans le rumen et ça permet donc à la vache de mieux valoriser ce qu'elle va consommer."

Instinctivement, ces génisses ont su vers quelles plantes se tourner pour mieux se nourrir, mais aussi pour améliorer sa santé, explique Jérome Bendell: "C'est un processus d'apprentissage, la vache va manger certains fourrages dans la haie. Il y a un effet post-ingestif, soit elle se sent mieux, soit elle se sent moins bien et puis elle régule comme ça son ingestion. Alors ça, c'est une hypothèse qu'on émet, c'est que cela permet aussi de lutter contre certains parasites gastro-intestinaux chez les vaches. Donc ça permet de réduire finalement la pression parasitaire parce qu’un peu comme si elle faisait de l'automédication en allant manger certaines plantes qui lui permettent de mieux lutter contre certains parasites".

Après l'étude, les vaches qui avaient donc accès à la haie ont passé 30 % de leur temps à aller manger le fourrage de ces arbustes.

Quand on voit ces résultats, est-ce qu'il faut changer leur nourriture ?

Oui et non, car outre cet aspect alimentaire, planter une haie, des arbres dans des champs, ça permet aussi de protéger les bêtes quand il pleut ou quand il fait chaud. Alors ça peut paraître anodin, mais le Blanc Bleu Belge par exemple a une peau très sensible et il peut souffrir de coups de soleil s'il n'a pas d'abris.

Alors non on ne peut pas remplacer l'herbe, car l'herbe et la seule capable de subir évidemment la pression animale. Elle repousse plus vite que les arbres et puis toute cette ressource ligneuse, une fois mangée, elle ne pourra plus jouer sa fonction écologique, explique Jérome Bendell: "Cette ressource arbustive, si on laisse les vaches aller manger dedans, comment est-ce qu'on arrive à la gérer pour qu'elle puisse rester fonctionnelle, c'est-à-dire maintenir sa biodiversité, continuer à rendre des services en termes de support à des oiseaux, des choses comme ça. Et pas être complètement détruite par le fait que les animaux vont trop manger dedans. On a jamais vraiment voulu exploiter ces arbres-là dans cette optique-là, on n'a pas beaucoup d'informations sur la capacité à produire de la biomasse par an. Et surtout la manière dont on peut gérer les coupes, est-ce qu'il vaut mieux finalement couper ça et donner à l'auge ou laisser les animaux aller manger dedans spontanément, ça on ne sait pas encore".

Bref, les questions sont encore nombreuses, mais les scientifiques sont unanimes, il faut encourager les agriculteurs à intégrer de plus en plus d'arbres dans les prairies, c'est bon pour la biodiversité et c'est bon pour les vaches.