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Quand le confinement en colocation tourne au cauchemar

Après 7 semaines de confinement à cinq, Delphine, une jeune femme d’une trentaine d’années qui vit en colocation, a décidé de briser les règles pour retourner vivre avec ses parents.

Delphine habite dans une colocation de cinq personnes, dans une grande maison, avec une arrière-cour à Saint-Gilles. Début mars, trois nouveaux colocataires ont emménagé dans la maison, suite au départ de plusieurs personnes. Le 18 mars, à peine deux semaines plus tard, les mesures de confinement ont été appliquées en Belgique et tout le monde a été contraint de rester enfermé chez soi. " Ils ont à peine eu le temps d’installer leurs affaires que le confinement commençait. Je me suis donc retrouvée confinée avec des inconnus " explique Delphine.

Pour définir ce qui est permis ou non au sein de la colocation et afin de respecter au mieux les directives du gouvernement, ils ont organisé une réunion. " On a mis en place une série de petites choses comme se laver les mains aussi souvent que possible, ne pas laisser traîner la vaisselle, nettoyer les communs et les essuies plus fréquemment."

Au début, tout se passait bien. Les premières semaines étaient bien remplies. " On en a profité pour apprendre à se connaître un peu plus. On organisait des soupers, des activités sportives, des brunchs, des soirées thématiques pour tromper l’ennui. " Mais après quelques semaines, comme pour tout le monde, le poids de l’enfermement et le stress de la situation ont commencé à se faire sentir. Les activités entre colocs ont diminué et la situation a commencé à être plus pesante.

M.J.

Un confinement à deux vitesses

Tandis que Delphine et d’autres de ses colocataires respectent les mesures de confinement à la lettre, ne sortent qu’une fois par semaine pour faire des courses et de temps en temps pour marcher à distance avec une personne, deux autres habitants de la maison ont commencé à briser le confinement.

" Etienne a commencé à aller dîner plusieurs fois par semaine chez sa mère avec ses frères et sœurs alors qu’elle travaille dans un hôpital. Il s’est aussi mis à voir son meilleur ami et son copain, qui vivent aussi en colocation. " Etant encore étudiant, Etienne a décidé de passer son temps en faisant du bénévolat dans des centres d’accueil pour réfugiés. "Chaque jour, il est en contact avec des centaines de personnes lors de son bénévolat. Ensuite il va dîner dans sa famille et revient le soir à la colocation comme si de rien n’était. Sauf qu’en faisant cela, il ouvre notre silos de manière exponentielle… alors qu’au départ on n’était que cinq. "

" En brisant le confinement, ils exposent l’ensemble de la colocation à des risques inconsidérés. "

Face à ça, Judith, une autre colocataire de Delphine, décide de lâcher un peu du lest aussi. " Judith s’est mise à faire des dates sans masque avec des mecs rencontrés sur des applications de rencontre. C’est même arrivé qu’elle passe la nuit avec un type rencontré le jour-même. " Si ce genre de comportement ne dérange absolument pas Delphine en temps normal, en période de confinement, c’est difficilement tolérable. " Ils étaient deux à avoir des comportements à risques en permanence, à briser la chaîne du confinement et par conséquence à nous exposer tous à des risques inconsidérés. On a commencé à avoir un confinement à deux vitesses. " Suite à cela, Delphine a commencé à faire des crises d’angoisse, chose qu’elle ne faisait jamais avant.

Des symptômes de coronavirus à la colocation

" Au bout de trois semaines, Nicolas a commencé à développer de symptômes faibles, on s’est demandé si c’était le coronavirus. " Après discussion avec un médecin, ils décident de confiner la colocation totalement durant 10 jours, pour éviter toute éventuelle transmission du virus. Ils sont donc enfermés à cinq. Plus personne ne sort, même pour faire les courses. " Impossible de dire si elle a été contaminée via Etienne ou Judith, ou simplement lors de ses courses mais cela m’a en tout cas convaincue qu’ils étaient irresponsables et égoïstes d’agir de la sorte. " Les symptômes de Judith passent vite et personne d’autre n’en développe. Après une nouvelle conversation avec le médecin, ils peuvent reprendre le confinement normalement.

Etienne reprend alors son bénévolat plus intensément, il retourne aussi voir sa famille et ses amis. Judith a repris le boulot et prend les transports en commun. Delphine vit la situation de plus en plus mal. Elle ne trouve plus le sommeil, ses angoisses prennent de plus en plus de place. " Ce ne sont ni des amis proches, ni des membres de ma famille, c’est très compliqué d’aborder le sujet sans créer de tensions. C’est très délicat comme situation. "

Quand on lui demande pourquoi ses colocataires agissent comme ça, Delphine répond qu’ils n’ont tout simplement pas peur du virus et ne sont pas conscients des risques qu’ils imposent aux personnes avec qui ils vivent. " Ils n’ont pas l’impression de prendre des risques pour nous car nous sommes une colocation de personnes jeunes et en bonne santé. Ils se disent qu’au pire on aura juste des symptômes grippaux. Ils ne réalisent pas vraiment l’impact que leurs actions peuvent avoir sur nous, sur nos proches ou sur le reste de la société. "

Briser le confinement pour rentrer chez ses parents

Au bout de 6 semaines, Nicolas, le colocataire dont Delphine est le plus proche, décide de rentrer chez ses parents, excédé par le comportement irresponsable d’une partie de la colocation.

Delphine aimerait faire pareil mais elle est rongée par la peur de contaminer ses proches qui sont " à risques ". Après discussion avec ses parents et après s’être renseignée, elle décide de briser le confinement pour rentrer chez elle. Elle s’enferme d’abord une semaine dans sa chambre afin d’éviter un maximum les contacts physiques avec ses colocataires et une fois à la maison, Delphine désinfecte tout derrière elle et se tient à distance de ses parents. Elle est épuisée mentalement et physiquement par les semaines de stress intense qu’elle vient de vivre.

« Je respire à nouveau »

Après avoir passé quelques jours chez elle, Delphine se sent déjà beaucoup mieux. " C’est comme si on avait enlevé un poids de ma poitrine. C’était vraiment difficile de se dire que ma santé et celle de mes proches dépendait de mes colocataires et que je ne pouvais absolument rien y faire. J’avais beau être irréprochable, tout était mis en péril par leur comportement à risques."

Depuis son départ, Emilie, la cinquième colocataire, a fini par décider de rentrer chez elle aussi. Au final il ne reste à la colocation, que ceux qui ne respectent pas vraiment les règles. Ils ont fait fuir les autres.

" Je ne me sentais plus en sécurité chez moi."

Aujourd’hui, Delphine essaie d’avoir du recul sur la situation : " Au début je me disais qu’être en colocation, c’était la meilleure option de confinement. Mais au final, je l’ai très mal vécu. " Malgré tout cela, elle souhaite continuer à vivre en colocation, dès que cela sera possible : " C’était très dur à vivre car je m’entends bien avec eux et j’espère qu’une fois que tout cela sera fini on pourra reprendre la vie à la colocation comme avant. Mais tant qu’il y a des restrictions et des règles à respecter et que je ne me sentirai pas en sécurité, je ne retournerai pas là-bas."

 

*Pour le respect de l'anonymat, les prénoms de ce témoignage ont tous été changés.