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Musiques alternatives en Fédération Wallonie-Bruxelles: où sont les femmes?

Le concours Circuit 2018 destiné aux jeunes groupes de rock a sélectionné 9 femmes sur 73 artistes.

C’est peu et cela pose la question de l’accès des femmes au secteur de la musique alternative en Belgique francophone. Témoignages.

Sur 270 artistes candidats, le jury du concours Circuit a sélectionné 25 groupes. Sur ces 25 groupes, 5 seulement sont constitués d’artistes femmes. Si l’on compte le nombre d’artistes que cela représente, on arrive à un chiffre d’autant plus interpellant : 9 femmes sur 73 artistes au total.

"C'est flagrant, en effet, et ce n’est pas la première fois. On y porte attention aussi", commente Caroline Lambert, chargée de communication au Pôle Musiques Actuelles Wallonie-Bruxelles qui organise Circuit. "Ceci dit, la sélection a été faite par un jury à l'aveugle. Un jury mixte composé de programmateurs et de journalistes hommes et femmes", précise-t-elle.

Lancé en 1998, ce concours destiné aux jeunes artistes ou groupes alterne les éditions "pop rock" et "rock dur". Cette année est une édition destinée à la musique pop rock.

C’est comme si les femmes ne se sentaient pas légitimes

À l’origine, à la fin des années 1990, les responsables de Court-Circuit pensaient "simplement" organiser des concerts pour mettre en valeur les artistes de Communauté française. Mais, pour garantir une plus grande diversité, ils optent pour le format d’un concours pour "ouvrir les scènes à des artistes en devenir", comme l’explique leur site web.

Circuit est ainsi ouvert à tous les jeunes artistes issus de Fédération Wallonie-Bruxelles. Mais force est de constater aujourd’hui que sur les 270 candidats de cette édition, à peine un quart sont des femmes: "On reçoit plus de projets masculins, parce que l’on se rend compte que l’on touche beaucoup plus les hommes.  C’est quelque chose que l'on n'explique pas", commente Caroline Lambert.

Sophie, une des membres fondatrices de SOROR, fait partie des rares femmes sélectionnées cette année: "On se pose aussi des questions. Moi, je ne nous sens pas différentes des autres groupes. Je m’étonne juste du peu de filles dans le milieu. C’est vrai que lorsque l’on discute entre femmes, on se demande parfois en rigolant si on va être prises au sérieux. Ce sont des blagues. Nous, on vit notre musique et personnellement, je n’ai jamais été confrontée au sexisme." Pourtant, ces blagues dont parle Sophie sur la réception de leur musique doivent bien venir de quelque part.

Qu'est-ce qui bloque l'accès aux femmes? "C’est comme si les femmes artistes ne se sentaient pas assez légitimes. On se dit qu’il y a là un problème au sein d’une société qui laisse penser que les conditions d'accès à la musique ne sont pas pour les femmes", analyse Caroline Lambert, "et dans les métiers de l’encadrement artistique, on trouve encore peu de manageuses ou de programmatrices, cela joue aussi."

Les mecs qui baissent leur froc et scandent des "à poil", je l’ai vécu

Mac Kam est une guitariste et chanteuse, membre depuis six ans du groupe (féminin) The Vaporellas. "C’est un groupe qui a commencé dans les années 90, avec aujourd’hui des ‘quinquas’ (avec une chanteuse de 53 ans, NDLR).  Je les connaissais, j’avais été marquée par leur musique, en dehors du fait qu’elles soient des femmes. Mais, en plus, leur parcours m’intéressait car en Belgique, les groupes de rock 100% féminins, c’est très rare."

La rockeuse explique s’être rendue compte de ce que c’était être une femme dans le monde de la musique après ses premières scènes: "Les mecs qui baissent leur froc et scandent des "à poil", je l’ai vécu. Cela déstabilise, c’est agressif, même si ce ne sont que deux mecs sur 100. Les hommes ne se rendent pas compte de ce que ça fait, car ils ne le subissent pas. Cela crée une peur supplémentaire au stress de se produire en public."

Elle pointe également du doigt le rôle des médias: " On ne demande jamais aux hommes "pourquoi vous avez fait un groupe d’hommes". Les mecs ne subissent pas ce genre de retours lors de leurs premières performances. C’était bloquant pour nous parce qu’on n’avait pas de retours par rapport à notre musique." 

Selon elle, il y a eu un effet #MeToo: "Lors des derniers concerts, j’ai l’impression d’avoir plus de retours sur notre musique plutôt que sur le fait qu’on soit des femmes." Elle pense aussi que le public majoritairement masculin dans les concerts a un impact sur la musique : "Il fallait répondre à des carcans masculins, c’est aussi le cas dans les concours. Les rares femmes dans le rock ont intégré des codes masculins pour garder leur place."

Typh Barrow: "C'est dingue, il n'y a pas une fille autour de moi"

La compositrice et chanteuse Typh Barrow était sur La Première le 27 septembre dernier. Elle a notamment parlé du concert 100% femmes (dans les chanteuses) organisé sur la Grand-Place de Bruxelles dans le cadre de la Fête de la Fédération Wallonie-Bruxelles dont elle a salué l'initiative: "On s'était fait la réflexion entre artistes féminines lors des D6bels Music Awards en janvier où on a réalisé que dans les nominations et sur scène, il y avait 25-30% de femmes par rapport aux artistes masculins. C'est dingue. Même quand je regarde autour de moi, je suis entourée d'hommes dans ce métier, il n'y a pas une fille autour de moi, à part mon attachée de presse flamande". Réécoutez l'intégralité de son interview ci-dessous: 

Comment garantir la parité?

"On s’est déjà demandé s’il fallait imposer des quotas. Mais on n’a pas envie de prendre des femmes pour des raisons de quotas, mais pour leur talent", explique Caroline Lambert.  Alors, le Concours Circuit entame plutôt une réflexion sur comment s’adresser aux artistes émergentes : "C'est encore théorique. Mais, on se dit que l’on doit organiser des sessions d’informations ou une communication spécifiquement pour les artistes féminines. Mais, on ne sait pas encore comment procéder à part aller vers elles informellement."

Le concours existe depuis 20 ans, "il faut innover au niveau de la communication", concède Caroline Lambert qui mentionne alors le réseau de leurs partenaires qui portent une attention particulière aux jeunes artistes féminines.

Ainsi, dans le Hainaut, l’association "About it" organise des concerts et résidences d’artistes pour de tout jeunes groupes. Les organisateurs (trois garçons) ont récemment décidé de consacrer une soirée spéciale à la programmation d’artistes uniquement féminines: "Pour nous, ce n’est pas une politique de quotas, mais juste une curiosité. On a remarqué que dans notre réseau, ou lorsque l’on lance un appel, on n’a que des candidatures masculines. Alors, on a décidé d’organiser une soirée rien que pour les artistes filles", explique Loïc Robeaux, un des organisateurs.

La soirée s’appelle About Girls et se veut à la fois un tremplin pour les carrières d’artistes femmes et un cycle de découvertes pour le public. Elle aura lieu le 26 avril 2019 à Mons et devrait devenir annuelle.

Dans le hip-hop, citons prochainement au Botanique la soirée "Girlz Ganz on stage" avec deux artistes américaines et deux belges pour constituer l'affiche. 

Pas d’argent pour la visibilité des femmes artistes

Autre projet à Bruxelles, pour garantir un accès à la scène aux femmes musiciennes ou chanteuses: le Poisson sans bicyclette, un café féministe autogéré (et non subsidié) situé dans la Maison des Femmes de Schaerbeek.

Clairement engagée, les programmatrices, entre autres activités, organisent régulièrement des scènes ouvertes et des concerts pour "mettre en valeur l’expression musicale et poétique des femmes" :  "Les cafés sont souvent tenus par des hommes, ce sont des milieux masculins qui peuvent être oppressifs pour les femmes. On voulait se réapproprier cet espace symbolique et y faire des activités différentes qui permettent de questionner la norme en montrant, par exemple, des matchs de foot féminin ou en proposant des concerts d’artistes femmes", explique Charlotte, une des fondatrices. 

"On donne la parole aux femmes et aux gens discriminés par le milieu artistique qui est très macho et raciste. Pour nous, c’est justifié de laisser une priorité de micro aux gens qu’on entend moins et qui se prennent beaucoup de sexisme dans la tronche ".

Toutes bénévoles, les programmatrices cherchent aussi des moyens de rémunérer les artistes autrement qu’au chapeau (au don) : "L’enjeu de la rémunération est central dans cette problématique. On essaye d’aller chercher des subsides. Mais la plupart des appels à projets tournent autour du harcèlement ou des violences, mais l’enjeu de visibiliser les femmes artistes n’est pas présent. Cela nous questionne."

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Charline Cauchie

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