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Marie, pharmacienne de 26 ans : " Certains patient veulent à tout prix se procurer des protections sans même en connaître les règles correctes d'utilisation… "

Sur Vivreici.be, des citoyens décrivent leur quotidien professionnel depuis les mesures prises pour éviter la propagation du coronavirus. Pour le domaine de la santé, nous avons rencontré une pharmacienne, un kiné indépendant et une éducatrice spécialisée dans un établissement pédopsychiatrique. "Vis ma vie professionnelle pendant le confinement » - Episode 4 : les soins de santé (2/2)

Le confinement a déjà changé drastiquement notre quotidien et nos habitudes, en particulier dans le domaine professionnel. Vivre ici a décidé de laisser la parole à des citoyens et des citoyennes dont le métier a été profondément bouleversé. Quels changements ont-ils dû opérer? À quelles difficultés sont-ils confrontés depuis plusieurs jours? Comment vivent-ils personnellement cette situation?

Vous ne connaîtrez pas le nom de famille ou le visage de ces hommes et de ces femmes. Ce choix est délibéré : nous avons voulu que cette parole soit certes incarnée, mais non réductible à une seule personne en particulier. Car ces hommes et ces femmes, vous les côtoyez au quotidien : c’est peut-être un voisin, un ami proche ou une simple connaissance. Notre objectif est donc bien de découvrir leur quotidien et de prendre conscience que ces individus font de leur mieux pour que la société, elle, continue de tourner malgré des circonstances actuelles tout à fait exceptionnelles, si pas historiques.

> Épisode 1 : l’enseignement

> Épisode 2 : Les commerces

> Épisode 3 : les soins de santé (1/2)

Les nouveaux référents de la santé

Contrairement aux écoles ou aux commerces, le gouvernement n’a évidemment pas restreint les professions liées aux soins de santé. Eventuellement, il a été recommandé aux kinés et aux ostéopathes de se limiter uniquement aux traitements indispensables et urgents. Christian (56 ans), kiné indépendant depuis 1986 dans la région de Namur, a pris la décision radicale de fermer son cabinet. Selon lui, il ne pouvait plus exercer correctement son métier sans mettre en danger sa sécurité et celle de ses patients.

Du côté des pharmacies, elles restent ouvertes malgré les mesures de confinement. Toutefois, il est demandé aux clients de contacter leur pharmacien de préférence par téléphone et de ne se rendre sur place que pour les cas urgents et nécessaires. Marie (26 ans) travaille depuis un an et demi dans deux pharmacies à Mont-sur-Marchienne et à Ham-sur-Heure (région de Charleroi). Selon elle, les pharmaciens deviennent les nouveaux référents dans le domaine de la santé et ont un plus grand rôle d’éducation face aux questions et inquiétudes grandissantes de la population.

Enfin, notre dernier témoin est Koraline (24 ans), une éducatrice spécialisée dans un hôpital pédopsychiatrique du côté de Charleroi. Elle nous explique combien il est difficile pour des enfants avec des problèmes d’attachement de gérer la distance et l’isolement.

Christian (56 ans) — Kiné indépendant

Qu’est-ce qui a changé ces dernières semaines?

(Christian) Quelques jours avant l’annonce du confinement, mes patients avaient commencé à mettre leurs mains ou un foulard devant leur bouche pour me parler ou n’affrontaient plus mon regard. On m’appelait pour me demander si j’étais malade. Moi-même, je prenais évidemment des précautions d’usage : j’interrogeais mes patients pour savoir s’ils avaient des symptômes ou s’ils étaient en contact avec des porteurs du virus, je désinfectais systématiquement le matériel utilisé ou les clinches de porte, je demandais de ne plus venir avec des accompagnants ou des enfants... Dans mon cabinet, toutes les discussions tournaient systématiquement autour du coronavirus. J’avais l’impression de ne plus pouvoir faire correctement mon travail et psychologiquement la situation était très compliquée pour moi. Finalement, ce climat de psychose m’a poussé à prendre la décision de fermer complètement mon cabinet ce lundi 16 mars. J’ai prévenu tout le monde les deux jours suivants : la plupart de mes patients se sont montrés très compréhensifs.

Cette décision a-t-elle été difficile à prendre?

(Christian) Cette décision est très culpabilisante : j’ai par exemple des traitements orthopédiques avec des patients qui se sont fait opérer récemment. Comment leur dire qu’on ne peut plus les recevoir? J’aime mon métier, j’ai des relations privilégiées avec mes patients et je les connais parfois depuis longtemps… Avant de me décider, j’ai d’abord demandé l’avis de médecins généralistes ou d’autres collègues kinés, mais c’est en mon âme et conscience que j’ai dû prendre cette décision. Car, à ce moment-là, l’Inami nous avait donné très peu d’informations… Nous n’avions pas reçu ni du matériel de protection, ni de directives officielles nous interdisant ou nous conseillant, si ce n’est un rappel des mesures de précaution que j’appliquais déjà de toute manière. Or chaque profession du domaine de la santé a ses spécificités, a son propre mode de fonctionnement! Dans tous les cas, dans le cadre de mon métier, je suis un thérapeute manuel : je ne peux qu’être en contact rapproché avec mes patients, et ce en permanence… Et à ce niveau-là, je n’ai reçu aucune directive. J’ai pensé "la santé avant tout", que j’étais un potentiel vecteur de propagation du virus et j’ai donc pris la décision de santé publique que j’estimais la plus raisonnable.

Comment vous sentez-vous dans cette situation de crise?

(Christian) Je suis très inquiet par rapport à la durée de cette situation. Déjà en tant qu’indépendant, on se pose des questions financières — des incertitudes subsistent, c’est le flou et une source de stress. J’ai reçu via ma caisse d’allocations sociales des informations sur le droit-passerelle, cette aide financière réservée aux indépendants qui ont dû cesser leur activité. Pour d’autres indemnisations, ma profession de kiné n’est pas encore reprise parmi celles qui peuvent en bénéficier. Et encore, j’ai une charge de famille moins importante que d’autres collègues : mes trois enfants ne sont plus chez moi et travaillent… Ce qui est surtout difficile en fait, c’est le fait de ne plus pouvoir voir mes enfants, de les embrasser. L’aspect humain et social est rompu. Mais bon, ce qui est un peu positif, c’est que je vois des élans de solidarité et que je redécouvre des petits plaisirs de la vie : je me promène dans le village avec ma compagne, je fais du jogging, je lis et j’ai pu récurer totalement mon cabinet(Rires)!

Marie (26 ans) — pharmacienne

Qu’est-ce qui a changé ces dernières semaines?

(Marie) Je dirais que tout s’est accéléré depuis les vacances de Carnaval, en particulier pour ceux qui se rendaient encore à l’étranger. Les gens se sont rués d’abord sur les masques, puis sur les gels désinfectants, sur la vitamine C, les thermomètres et les huiles essentielles aux propriétés antivirales. Maintenant, c’est le paracétamol qui est pris d’assaut comme il a été déconseillé de prendre des anti-inflammatoires. Nous avons dû mettre en place des stratégies inédites comme fabriquer nos propres gels désinfectants, mais même les constituants de base viennent à manquer. Par ailleurs, nous avons pris au fil des jours toute une série de mesures pour assurer notre sécurité, mais aussi celle de nos patients. La première a été d’installer une vitre de plexiglas la semaine passée : nous pouvons ainsi rester proches des patients, tout en étant bien protégés et sans devoir crier. Puis, nous désinfectons en permanence nos mains et le comptoir, nous recevons maximum deux personnes dans la pharmacie et nous n’acceptons plus le cash comme moyen de paiement. Dernière adaptation, mais non des moindres : nous avons mis en place depuis mercredi un service de distribution de médicaments directement à domicile pour les personnes fragilisées et isolées.

Qu’en est-il de vos patients?

(Marie) Ce qui m’a beaucoup marqué d’abord, c’est la quantité de patients par jour! Et quelques nouvelles têtes comme par hasard… Avant, nous avions certes des journées très remplies, mais c’était tout à fait gérable. Là, des files se formaient dehors comme dans un supermarché! Je n’avais jamais vu ça dans ma vie… Puis les patients venaient désormais vers nous pour gérer des problèmes inédits ou poser des questions auxquelles je n’étais pas habituée comme comment réaliser soi-même une solution hydroalcoolique. Les questions évoluaient surtout en fonction de ce que les gens entendaient dans les médias. En fait, j’ai l’impression que comme les patients ne peuvent plus rencontrer physiquement leur médecin généraliste, ils se tournent vers leur pharmacien de quartier qui devient donc LE référent santé capable de répondre à toutes leurs questions et inquiétudes. L’affluence en pharmacie s’est toutefois calmée quand il a été conseillé d’appeler avant de se rendre sur place inutilement… mais du coup nous recevons chaque jour de nombreux appels.

Tombent-ils dans une forme de psychose?

(Marie) La plupart restent très compréhensifs et acceptent les mesures de sécurité que nous prenons, d’autres — en particulier des personnes âgées étrangement — se moquent des règles d’hygiène, se pensent invincibles ou s’étalent sur le comptoir. Nous avons en tout un cas un plus grand rôle d’éducation auprès de la population. Certains veulent à tout prix se procurer des protections sans même en connaître les règles correctes d’utilisation, car par exemple un masque chirurgical doit être changé toutes les trois à huit heures. Vouloir un seul masque pour la semaine n’a donc aucun sens! De même, nous devons leur expliquer sans cesse que le paracétamol ne doit pas être utilisé en prévision, mais bien en cas de symptômes. Face à des comportements abusifs — certains patients seraient prêts à prendre dix boites de paracétamol, nous avons dû contrôler les achats et leur apprendre à partager.

Comment vous sentez-vous dans cette situation de crise?

(Marie) Ce qui est difficile, c’est que nous — les pharmaciens — nous devons sans cesse nous adapter à de nouvelles mesures. C’est normal d’être de plus en plus strict face à la situation, mais ce n’est pas forcément facile à gérer au quotidien. Surtout qu’on a parfois l’impression de manquer d’informations officielles et surtout de matériel : nous n’avons reçu aucun masque ou aucun gel pour nous protéger et ne pas contaminer les patients —

Koraline (24 ans) — éducatrice spécialisée dans un hôpital pédopsychiatrique

Qu’est-ce qui a changé ces dernières semaines?

(Koraline) Je travaille en tant qu’éducatrice dans un hôpital pédopsychiatrique où j’accompagne au quotidien des enfants avec des troubles psychiques : je vais les chercher à l’école, je leur fais à manger, je les occupe et je prends soin d’eux. Avant la fermeture des écoles, tout fonctionnait normalement. Puis, nous avons adopté une organisation semblable à celles des vacances scolaires. En revanche, avec le confinement, les familles ont dû faire un choix : soit les laisser au centre sans visite possible, soit les reprendre chez eux. Ma direction a pris cette décision pour réduire le personnel soignant et éviter qu’il y ait trop d’aller-retour entre l’hôpital, d’autant plus que les enfants peuvent être des vecteurs de transmission virale. Depuis, dans mon unité de huit enfants, je m’occupe toute seule des trois enfants restants avec une tournante toutes les douze heures. Je suis donc tout le temps avec ces enfants soit parce que leurs parents ne peuvent pas les accueillir en raison de décisions de justice, soit parce que des proches avaient des symptômes du coronavirus.

Qu’est-ce qui est particulièrement difficile dans cette situation?

(Koraline) La distance avec les enfants! Plus de câlins, plus de bisous, moins de contacts physiques avec eux. Je pense notamment au moment du coucher où le rituel est fortement perturbé. Or, ces enfants souffrent des problèmes d’attachement et ont besoin d’être rassurés, d’avoir des liens particuliers avec leur entourage… Ils ne comprennent donc pas forcément cette distance physique et cette obligation de rester confinés dans l’institution. En demande d’affection, les enfants n’acceptent pas toujours cette situation — ça a été un grand choc pour eux. Surtout qu’au départ, nous avons décidé de les tenir à l’écart de ce qui se passait en Belgique pour éviter qu’ils ne ressentent trop d’angoisse et que cela accentue certains de leurs troubles. Aujourd’hui, nous essayons de leur expliquer avec des mots d’enfants et nous leur montrons par exemple le journal des enfants à la télévision. Cependant, je n’ai pas trop modifié mes habitudes de travail : je me désinfecte plus les mains, mais je ne porte pas de gants ou de masques, car de nouveau je mettrais une nouvelle distance avec l’enfant. Par ailleurs, nous avons dû mettre en place de nouvelles stratégies de sociabilisation pour les mettre en lien avec leurs familles ou leurs amis : en installant des applications de communication sur des tablettes avec les autres enfants ou en faisant preuve de souplesse dans les horaires d’appel pour les parents.

Et pour les autres enfants?

(Koraline) Quant aux enfants qui sont retournés chez leurs proches et qui ne peuvent plus revenir avant la fin du confinement, nous communiquons avec eux à distance, parce qu’ils ont évidemment des troubles ou des crises pas toujours faciles à gérer pour les familles. Pour eux, nous avons donc dû mettre en place rapidement des activités et du travail scolaire pour les occuper durant le confinement. Par ailleurs, nous restons disponibles 24 h/24 par téléphone pour ces enfants peu habitués à rester si longtemps dans leur milieu familial. Si la situation est difficile, j’ai pu apprécier la solidarité avec mes collègues et ma direction : on s’est rassuré, on ne s’est pas sentis livrés à nous-mêmes, on a pris des dispositions adéquates pour nous et les enfants.

Propos recueillis par Maxime Maillet