Namur 5000

Portraits photographiques de la Maison Gilles à Namur : plongée dans la société du 19e siècle

Une exposition peu commune qui se tient jusqu’à fin janvier aux Archives de l’État à Namur : des portraits photographiques de la seconde moitié du 19e siècle. Des images qui proviennent de la collection Gilles, du nom de ces cinq générations de photographes qui ont témoigné de la vie namuroise pendant plus d’un siècle. Parmi les trésors hérités, 1500 négatifs sur verre. 150 portraits de Namurois de l’époque ont été tirés dans différents formats. Des portraits émouvants et captivants, témoins de l’avènement de la bourgeoise namuroise de l’époque, visibles dans l’exposition "Instants cadrés, Portraits photographiques de la Maison Gilles à Namur (1860-1914)".
 

La famille Gilles a tenu plusieurs commerces de photographie à Namur. Des boutiques où défilaient les clients tout au long du 19e et du 20e siècle. L’activité commerciale de la famille a cessé à l’aube des années 1980, mais des dizaines de milliers de négatifs, sur support en verre ou sur pellicule, sont restés stockés dans la cave d’un des commerces namurois jusqu’à la vente de la maison qui l’abritait en 2005. Stéphan Gilles, un des héritiers (et organisateur de l’exposition), ainsi que d’autres membres de la famille, ont cédé ces négatifs, mais aussi des archives papier, des tirages et des outils photographiques à l’ASBL Archives photographiques namuroises, qui gère désormais cette collection. Le fonds Gilles est stocké aux Archives de l’État à Namur, un lieu parfaitement adapté à sa conservation et sa préservation.

Et parmi ces milliers de négatifs, 1500 sont sur des plaques de verres. C’est de ceux-ci que sont tirés les portraits de l’exposition. Une technique très particulière, appelée collodion humide. Très fragiles et de fabrication artisanale, ces négatifs ont été minutieusement numérisés depuis 2014 par Luc Stockart, photographe au centre de digitalisation des archives photographiques de l’Observatoire royal de Belgique. Il en résulte des portraits à l’atmosphère intrigante, et parfois envoûtante : "Les qualités physiques et chimiques de ces négatifs font qu’il y a très peu de grain. Le rendu est proche du Polaroid, il y a une douceur et un velouté dans le rendu des matières, renforcés par la qualité des optiques utilisées vers 1870". Des qualités techniques du support qui magnifient les portraits réalisés à l’époque : "Il y a une grande acuité chez les modèles qui viennent chez le photographe pour la première fois, avec beaucoup de fraîcheur, de candeur, parfois un peu de crainte et de désarroi dans la pose, dans l’attitude, qui est souvent magnifique".
 

Des scientifiques et des historiens ont participé à la mise sur pied de cette exposition, et ce n’est pas un hasard : les portraits présentés sont de véritables témoins de la vie namuroise de la fin du 19e siècle. Anne Roekens est professeure d’histoire contemporaine à l’UNamur, et elle a supervisé la partie scientifique de l’exposition. En 1860, poser pour un photographe n’est pas un acte anodin. La technique photographique est assez nouvelle, et connaît un certain succès, surtout pour certains milieux sociaux : "Ça répond à un besoin important dans la représentation de soi d’une nouvelle classe sociale : la bourgeoisie. De nouvelles sociabilités se créent entre les familles bourgeoises, avec l’échange de portraits, et avec une conscience de soi, un souci de l’image qu’on va donner, de son maintien. La photographie, la façon dont les gens vont se présenter devant l’objectif du photographe, tout cela participe à ce souci de l’image de soi, et ouvre aussi la voie à une nouvelle perspective, celle de léguer son image à la postérité". Dans leur grande majorité, ces portraits représentent des gens dont l’identité est inconnue. Ces négatifs étant non datés pour la plupart, les chercheurs qui ont travaillé sur ce projet ont dû estimer la date de prise de vue grâce aux habits portés ou aux éléments de décor.

Pour Anne Roekens, ces portraits sont représentatifs de la société namuroise de l’époque : "À l’époque, Namur est aux marges de la révolution industrielle, qui se joue surtout à Liège, ou à Charleroi. On est dans une petite ville de province où apparaît une classe moyenne, et, progressivement, une bourgeoisie. La photographie se démocratise, et différentes catégories sociales se déplacent vers le studio : des bourgeois, mais aussi des ouvriers, des paysans, beaucoup de membres du clergé ou de congrégations religieuses. Et le studio joue un rôle de capture d’une réalité sociale". 150 ans plus tard, c’est un véritable témoignage de l’époque qui s’offre aux visiteurs de l’exposition. Des images d’époque, numérisées par des moyens techniques modernes, qui font face à des photos d’artistes contemporains. Une partie de l’espace leur est en effet consacré, avec des graphites et des carbones sur papier, des photos bien sûr, mais aussi des images réalisées, comme pour les portraits, au collodion.

L’exposition est complétée par un livre du même nom : "Instants cadrés, Portraits photographiques de la Maison Gilles à Namur (1860-1914)". Richement illustré, il contient une foule de documents sur le fonds Gilles, mais aussi des explications techniques et scientifiques sur la démarche du projet. Les 1500 photos scannées depuis 2014 sont disponibles sur le site internet des Archives de l’État, et visibles gratuitement à condition de s’inscrire au préalable.

Geoffroy Libert

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