Eupen 4700

"Ce n'était pas un raz-de-marée, mais un tsunami": quel rôle ont joué les barrages dans la brusque montée des eaux?

Lors de la nuit du 14 au 15 juillet, la vallée de la Vesdre était durement frappée par les inondations.  Sur les 38 victimes que les inondations ont faites, les deux-tiers provenaient de cette vallée.  Les communes d'Eupen, Limbourg, Verviers, Pepinster, Trooz, Chaudfontaine ont été très fortement touchées.  

Pour les habitants de ces localités, deux semaines plus tard, l'une des principales questions reste de savoir si la nature est la seule responsable de ce qui leur est arrivé ou si d'autres raisons existent, notamment dans la gestion des barrages en amont. 

Aujourd'hui, à Eupen et Verviers, par exemple, les témoignages recueillis font état d'une montée rapide des eaux.  A Eupen, les regards se tournent vers un affluent de la Vesdre, la Helle dont le débit était particulièrement important le matin du 14 juillet, et vers le barrage d'Eupen alimenté par la Vesdre et une partie des eaux de la Helle.

C'est d'ordinaire une jolie rivière qui caracole au départ du Plateau des Haute-Fagnes en direction d'Eupen où elle rejoint la Vesdre. 

A Eupen, les témoignages recueillis par notre équipe concordent. Le matin du 14 juillet, une demi-journée avant que les eaux ne déferlent sur toutes les localités bordant la Vesdre, le niveau de la Helle était particulièrement élevé. "Le matin du 14 juillet, la Helle était beaucoup plus nerveuse que la Vesdre. Déjà le matin, plus haut dans les bois, on avait des problèmes d'eau qui passait sur la route de Montjoie (Allemagne) et rentrait dans les caves des maisons", explique Michael School, échevin de la ville d'Eupen.

Affluent de la Vesdre, la Helle a été équipée d'un petit barrage.  "Ce barrage sert à gérer l'eau récoltée dans les bois et qui arrive plus haut dans la Helle. L'eau est déversée soit dans la Vesdre, vers le barrage (d'Eupen) soit vers Eupen", détaille l'échevin School.

Un canal souterrain d'environ 1500 m permet en effet de détourner une partie des eaux de la Helle pour la stocker dans le lac du barrage d'Eupen, en amont de la ville d'Eupen.

On peut légitimement se demander si, le matin du 14 juillet, une partie de l'eau provenant de la Helle a été détournée vers le barrage d'Eupen, si l'on se réfère au témoignage de l'échevin eupénois Michael School. Le barrage de la Helle qui permet cette opération a-t-il fonctionné?  Si c'était le cas, comment expliquer que le débit de la Helle, à Eupen, était plus important que la Vesdre, la rivière dans laquelle elle se jette?  

Pour Michael School, il n'y a pour le moment pas de réponse à aller chercher du côté des gestionnaires des barrages. "Ni la DNF, ni les forestiers, ni le ministère des cours d'eaux qui est tous les jours ici sur place, n'ont encore eu la possibilité d'arriver jusqu'à ce barrage. On ne sait pas si le barrage a tenu ou s'il s'est laissé aller", explique l'échevin Michael School.  Ce dernier ne veut pas entrer dans des spéculations, mais attend des réponses.

"L'eau n'est pas arrivée de la Vesdre"

Toujours à Eupen, Bernard Visé, restaurateur, cherche aussi des explications.  Dévasté, son établissement est aujourd'hui fermé.  Son restaurant donne d'un côté sur la Vesdre et de l'autre sur une rue.  C'est du côté de la rue, et pas du côté de la rivière, que l'eau s'est engouffrée dans l'établissement. "Ce n'est pas un raz-de-marée, c'est un tsunami", explique Bernard Visé. "L'eau venait certainement du barrage, pense-t-il. La Vesdre a gonflé avec son affluent, la Helle. C'était impressionnant."

La récente piscine en plein air du Lago Eupen, inaugurée il y a trois ans, est aujourd'hui dévastée.  Son responsable parle aussi d'une montée très rapide des eaux.  Le 14 juillet, en début d'après-midi, l'évacuation des lieux a été ordonnée car l'eau arrivait très vite. "L'eau a augmenté très vite. En une petite demi-heure, la cave était sous eau", explique Bertrand Thieffry, Manager du Lago Eupen. "Vers sept ou huit heures le soir, l'eau augmentait à une vitesse énorme", relate-t-il.  Au final, l'eau est montée 1,7 mètre plus haut que le niveau du bassin de natation...

Les gestionnaires du barrage d'Eupen, ont déjà expliqué, il y a quelques jours que la capacité maximale du barrage avait été atteinte et que le trop-plein s'était inévitablement déversé en aval. "A partir du moment où nous n’avons plus de capacité de retenue, tout ce qui rentre dans le lac est obligé de sortir. Le barrage ne retient plus d’eau supplémentaire", expliquait Serge Toussaint, le porte-parole du SPW, gestionnaire du barrage d'Eupen.

A Verviers, c'est au milieu de la nuit du 14 au 15 juillet que la Vesdre a pris le contrôle de la ville.  Christelle Lavergne et sa fille se souviennent. Elles ont eu le temps de quitter leur appartement du rez-de-chaussée. Leur chien, qui d'ordinaire n'aboie jamais, les a réveillées. "Je suis allée voir à la fenêtre et j'ai vu que des six marches qui sont devant la maison, à plus d'1,5 mètre du sol, il n'en restait plus que trois", explique Lucie Lavergne, la fille. Il était quatre heures du matin. Les occupants du rez-de-chaussée ont eu à peine un quart d'heure pour se préparer au pire et se réfugier dans l'escalier menant au premier étage.  Ils y sont restés bloqués jusqu'en milieu de matinée. 

Lorsqu'on leur demande si l'arrivée de la crue de la Vesdre à Verviers leur fait penser à un tsunami, c'est l'image d'un autre phénomène naturel qui surgit : "On l'a entendu de loin, comme un grondement, c'était horrible. Comme s'il y avait une avalanche qui arrivait. Cela a même fait trembler les murs. La vague était tellement forte que ça a fait trembler les murs", se rappelle Lucie Lavergne.

David Arena-Martinez, un autre habitant de Verviers est resté éveillé toute la nuit du mercredi 14 au jeudi 15 juillet. Lorsque l'eau avait commencé à monter, plus tôt dans la journée, ses voisins avaient évacué le quartier. Lui, était resté pour surveiller. Aux environs de minuit, une décrue lui a fait penser que le pire était passé. Cependant, "vers deux heures du matin, la catastrophe est arrivée", se rappelle David Arena-Martinez.

"Il s'est passé quelque chose d'anormal"

Selon lui, l'eau a commencé à monter très vite, jusqu'aux environs de quatre heures du matin. "Ce n'est pas possible que ce soit les pluies. De deux heures à quatre heures du matin, même s'il pleuvait, il ne pleuvait pas plus que le mercredi après-midi. Là, il s'est passé quelque chose d'anormal", se demande le Verviétois qui se demande encore ce qu'il s'est passé. 

Conseiller communal verviétois et député fédéral, Malik Benachour souhaite vivement comprendre pourquoi sa ville a ainsi été ravagée.  "Est-ce que les habitants de la vallée de la Vesdre ont subi une catastrophe naturelle ?, se demande-t-il. Ou ont-ils subi les conséquences d'une catastrophe naturelle aggravée par de mauvaises décisions, par un manque d'anticipation au niveau de la gestion du barrage d'Eupen ?"

Pour Malik Benachour, il faut "absolument savoir ce qu'il s'est passé". "Quelle a été la chaîne de décisions, particulièrement le mercredi 14 juillet?", se demande-t-il. "Nous devons décortiquer quart d'heure par quart d'heure pour comprendre quelles sont les quantités d'eau qui ont été relâchées depuis le barrage", réclame-t-il. 

Pour lui, c'est toute la période du dimanche 11 juillet au jeudi 15 juillet qui doit être passée à la loupe. "Les anticipations ont-elles été suffisantes?  N'aurait-on pas pu relâcher un peu moins d'eau mais pendant plus longtemps, par exemple depuis le lundi?  Quel effet cela aurait-il eu sur le phénomène que nous avons subi dans la nuit de mercredi à jeudi?", s'interroge-t-il.

Pour Malik Benachour, les réponses à ces questions sont nécessaires, alors que les dégâts sont immenses, que dans certaines localités comme Pepinster, des quartiers ont été rayés de la carte et que, pour l'échevin verviétois, "la deuxième guerre mondiale n'avait provoqué autant de dégâts".

Jean-François Noulet, avec Lucie Deendoven

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