Oupeye 4680

Maisons à un euro en Sicile : que peut-on vraiment s'offrir pour ce prix-là (ou un peu plus) ? Nous sommes allés sur place

"Voilà, une maison à un euro.

"Voilà, une maison à un euro. Suivez-moi, je vais vous montrer l’entrée." Valeria Sorce, agente immobilière à Mussomeli sort de son sac à dos un impressionnant trousseau. Un tour de clef dans une serrure fatiguée… nous voici dans un hall d’entrée sombre suivi d’une volée d’escaliers.

Au premier étage, une pièce de vie, une cuisine, quelques meubles… des photos de famille appartenant aux anciens habitants de la maison sont encore collées sur les murs. La lumière entre à peine par une fenêtre qui donne sur un minuscule balcon. La vue ? Elle est plutôt limitée dans cette ruelle étroite.

"Voici la toute petite cuisine", poursuit l’agente en désignant un espace exigu. Dans un coin, il y a encore une bonbonne de gaz. Quelques casseroles traînent dans l’évier et des restes de nourriture dorment sur une étagère.

A l’étage, une chambre aux murs lézardés où traîne un lit métallique. Le matelas est constellé de taches d’humidité. En levant les yeux, on comprend vite pourquoi : de l’eau s’est infiltrée dans le plafond. Çà et là, les gouttes ont formé d’étranges auréoles semblables à des stalactites.

La salle de bains ne doit pas faire plus de deux mètres carrés en comptant large. Il reste encore un escalier encombré de bric-à-brac. Sur une marche, une vieille télé qui, si elle fonctionne encore, doit afficher l’image en noir et blanc. Au grenier, des vieux meubles, des caisses en bois… et une antique cuisinière. L’espace est tellement étroit qu’on se demande bien comment elle est arrivée jusque-là.

Un euro symbolique, des frais supplémentaires, des travaux…

Le prix ? "Un euro", lance l’agente qui s’empresse de préciser : "Il y a des frais d’acquisition. L’acte notarié est à charge de l’acheteur. Mais dans le cas des maisons à un euro, nous avons choisi un prix minimum qui est de 2500 euros pour l’acte."

S’ajoutent à ce montant la part de l’agence et des frais "pour mettre à jour les documents parce que ces maisons sont assez vieilles, elles ont été construites à une époque où les lois étaient différentes. Il peut y avoir des choses à actualiser". Verdict : "Selon notre expérience, quelqu'un qui achète une maison à un euro paye environ 4000 euros pour l’acquisition."

Et ensuite ? Valeria Sorce reste prudente sur le coût des rénovations. "C’est difficile de donner une estimation. Tout dépend de ce que vous voulez faire à l’intérieur de la maison. Ça dépend aussi des matériaux utilisés." Selon elle 20 ou 30.000 euros suffiront pour rendre la maison habitable.

Au début, ceux qui arrivaient ici pensaient à une farce

Mussomeli, une petite ville située à environ 100 km au sud de Palerme, s’est lancé il y a trois ans dans le projet des "maisons à un euro". Objectif : repeupler la commune qui se vidait de ses habitants année après année. Ce projet, comme on en trouve d’autres en Sicile mais aussi un peu partout en Italie, a connu un réel succès… porté par les médias étrangers qui défilent dans la région. Si les maisons les plus intéressantes, celles avec une vue sur la vallée, deviennent rares, il reste encore des biens sur le marché.

"Au début, ceux qui arrivaient ici pensaient à une farce. Parce qu’on est en Sicile, ils pensent à la mafia. Ils ne croient pas que c’est possible d’acheter une maison à un euro. Quand ils réalisent que, même s’il y a des frais, le prix est vraiment celui-là, ils sont très étonnés", sourit Valeria Sorce.

Depuis 2017, quelque 150 maisons ont été vendues, se félicite Giuseppe Catania, le maire de Mussomeli. L’élu est au sommet de sa gloire : il a été reconduit à la tête de la commune début octobre avec 70% des voix. Un succès qualifié de "quasi bulgare" par la presse locale.

Un "check" de coude plus tard - ici aussi on se protège contre l'épidémie de Covid-19 - le voilà qui se lance dans la promotion de son projet. "De très nombreux étrangers sont venus. On a compté 18 nationalités différentes, détaille-t-il derrière son masque sur lequel il est inscrit "in bocca al lupo al sindaco inestinguibile" (que l’on pourrait traduire par "bonne chance à notre maire inarrêtable"). Ils sont venus de toute l’Europe : Belgique, Angleterre, Allemagne, République tchèque, France, Pays-Bas… Et aussi d’autres continents. Des Etats-Unis, d’Australie, de Russie… Même des Argentins ont acheté.

Giuseppe Catania est intarissable sur son plan qui a eu "un grand impact économique" et a permis "une croissance du tourisme". Avec un lyrisme qui rappelle celui du maire de Champignac dans les aventures de Spirou et Fantasio, il décrit sa ville devenue "internationale" grâce au projet des maisons à un euro.

Des règles à respecter

Il faut dire qu’il y avait urgence pour la commune située à quarante minutes en voiture de la côte sud de la Sicile. "Mussomeli a subi une dépopulation ces dernières années, à cause de la nécessité pour les habitants de chercher du travail ailleurs en Italie, poursuit-il. Le centre historique est très grand. Nous avons beaucoup de biens disponibles. Notre ville compte environ 10.500 habitants alors que nous avons assez de maisons pour abriter 35.000 personnes."

Le projet a bien connu quelques ratés au début. Certains nouveaux propriétaires ont entrepris leurs travaux sans respecter les règles urbanistiques. L’opposition s’est ainsi focalisée sur un Belge un peu trop enthousiaste lors de ses rénovations.

"Au début nous avons rencontré quelques difficultés à cause de la langue, concède le maire. Nous avons corrigé le tir et mis les choses au point. L’agence qui s’occupe d’accompagner les étrangers propose un vade-mecum où sont précisées les règles pour une bonne rénovation. Toute personne qui achète une maison dans le centre historique, que ce soit un étranger ou quelqu’un de Mussomeli, doit respecter le plan de rénovation urbaine. Celui-ci indique quel type de travaux on peut faire, quels matériaux on peut utiliser..."

Evidemment, toutes les propriétés sur le marché ne se vendent pas pour un euro symbolique. "Il y a aussi des maisons qui se vendent plus cher, mais à un prix raisonnable de 2000 ou 3000 euros", conclut Giuseppe Catania.

A Acquaviva, des résidences secondaires à un prix défiant toute concurrence

A quelques kilomètres de Mussomeli, les prix sont en effet un peu plus élevés, tout en restant bien en dessous du marché habituel des résidences secondaires. A Acquaviva Platani, des dizaines de Belges ont ainsi trouvé leur eldorado. Ils sont arrivés ici grâce à un compatriote natif de la région. L’homme a organisé des réunions d’information et emmené avec lui des amateurs d’achats immobiliers à prix cassés.

C’est le cas de Christian Vandervelde. En 2017, il se rend un peu par hasard à Acquaviva. "Un ami avait regardé une émission télévisée sur les maisons à un euro en Sicile. Il m’a dit qu’il y avait des voyages organisés", raconte-t-il en évoquant ses doutes à l’époque sur la solidité de l’offre.

"Je suis allé à une réunion d’information. Je me suis inscrit pour le fun, en me disant qu’au pire je prenais une semaine de vacances. J’ai atterri dans ce village avec une vingtaine de Belges. Après trois jours de prospection, je suis tombé sur cette maison. Ça a été le coup de cœur, j’ai acheté immédiatement."

Il nous emmène alors dans sa petite habitation. Au rez-de-chaussée, trois pièces en enfilade : cuisine, salon, salle de bains qu’il nous présente "dans l’état tel qu’[il l’a] connu lors de la visite il y a trois ans". Les meubles sont d’origine, l’électroménager presque neuf. Tout ça pour 15.800 euros. "Je n’ai même pas négocié", précise Christian… qui à l’époque, dans la précipitation, n’avait pas prévenu sa compagne de son achat. "Elle est tombée de haut en me disant qu’elle n’avait même pas vu une photo. Au final elle est enchantée."

J’ai la merveilleuse vue sur les montagnes, la petite chapelle et le ciel bleu…

Evidemment, pour ce prix-là, il reste quelques travaux à faire et le confort est encore à améliorer. Dans le grenier, trois imposantes citernes d’eau reposent sur une plateforme. "La commune n’active l’eau que trois jours par semaine. Les cuves se remplissent pour tenir les jours où on n’a pas d’eau", explique le propriétaire des lieux.

Il désigne alors l’espace autour de lui : "On va fermer tout ça, mettre des cloisons, récupérer les belles pierres, replafonner, refaire une chambre, agrandir la porte et faire une nouvelle douche à l’italienne… On est prêts."

Depuis la signature de l’acte en 2018, Christian voit quatre ou cinq fois par an pour profiter de son "paradis" où il a "rarement vu la pluie". "J’ai la merveilleuse vue sur les montagnes, la petite chapelle et le ciel bleu. Que demander de plus ?", interroge-t-il accoudé à son petit balcon.

Que les amateurs se rassurent, il reste des affaires à faire dans la région. A Acquaviva, une poignée de maisons à l’abandon ne demandent qu’à être restaurées. A condition d’avoir les compétences et l’argent nécessaire. Parfois, seuls les murs tiennent encore debout par la force de l’habitude.

Au "bar tabacchi", l’un des deux cafés du village, on se tient prêt à accueillir les nouveaux venus. A commencer par Maria, la tenancière de l’établissement. "Bonjour a tutto il Belgio", s’amuse-t-elle dans un mélange de français et d’italien.

Ambroise Carton, en Sicile

Retrouvez l'article original sur RTBF