Villers-la-Ville 1495

Reconstruction des arcades de l'abbaye de Villers-la-Ville : un chantier aux nombreux défis

Depuis la fin du mois de juillet, les échafaudages ont été posés et l’équipe en charge de la rénovation de l’édifice travaille sans relâche.

En son sein, on compte trois tailleurs de pierre. Comme au Moyen Âge, ils opèrent dans ce qu’on appelle "une loge de taille", un véritable atelier installé au pied du chantier. Ils terminent de restaurer grâce à des techniques diverses, les différents éléments de pierre des arcades heurtées à plusieurs reprises par des camions : les pierres d’origine encore utilisables sont nettoyées, reconsolidées, recollées, voire greffées de nouveaux morceaux taillés par les soins de ces artisans. "Nous utilisons des machines d’aujourd’hui, qui nous permettent d’avancer plus vite dans le travail, mais la finition, nous la faisons toujours comme au Moyen Âge, raconte Nathan Giroul. Si nous avions un délai indéfini, nous pourrions tout faire à la main".

Un puzzle double face de 361 pièces

Mais le temps presse : le chantier doit en principe être terminé au printemps prochain. Pour gagner du temps, beaucoup d’éléments ont été restaurés en amont, et reclassés comme un vrai puzzle, qui doit à présent être reconstitué "in situ". "Quand l’accident a eu lieu en 2013, nous avons récupéré les morceaux en vracs de la façade qui s’est effondrée. L’autre façade a été démontée à la demande des pompiers, explique Romuald Casier, architecte auteur de projet. Les éléments de cette dernière ont pu être préclassés, ceux de l’autre pas. Il y a donc eu un très lourd travail d’identification des fragments". 361 fragments en tout, que les experts ont déjà rassemblé virtuellement par ordinateur et montent à présent avec les vraies pièces au sol avant de procéder au montage final. "Il s’avère qu’en réalité toutes les pièces ne fonctionnent pas forcément. C’est une question de centimètres. Il y en a encore quelques-unes qu’il faut ajuster pour trouver la bonne combinaison. C’est un peu un casse-tête chinois", constate l’architecte. Et pour compliquer les choses, il s’agit d’un puzzle à deux faces. "Les pièces sont liées entre elles. L’arc est composé d’une pierre à l’avant et d’une autre à l’arrière, ajoute son collègue Thomas Deruyver, de l’Agence wallonne du Patrimoine. Il faut absolument trouver sa jumelle. Parfois, un côté était bon, et ça ne fonctionnait pas avec les pièces de l’autre face".

On essaie d’anticiper un maximum, pour limiter le temps d’intervention au-dessus de la route

Autre difficulté pour l’équipe : elle ne travaille pas dans un site isolé, mais toujours visité par les touristes qui empruntent quotidiennement par centaines la passerelle qui surplombe le chantier, mais passe aussi sous les arcades qui finissent d’être démontée. De plus, les arcades enjambent une voirie essentielle pour le trafic local, qui ne peut pas être fermée pendant toute la durée du chantier. "C’est pour ça qu’on essaie d’anticiper un maximum, avec un montage à blanc, pour être sûr de chaque pierre, pour limiter le temps d’intervention au-dessus de la route", insiste Thomas Deruyver. L’étape la plus délicate de la pose de l’arche est prévue entre le 30 août et le 1er septembre, et là la chaussée sera fermée au trafic de 7 heures du matin à 16 heures Mais une fois le chantier terminé, en principe au printemps prochain, la circulation pourra reprendre normalement sous les arches, y compris celle des poids lourds. Il a donc fallu trouver une solution pour qu’un éventuel nouvel accrochage, n’entraîne pas de nouveaux travaux de rénovation d’une telle ampleur et ne fasse surtout pas de blessés. Cette solution, c’est de désolidariser l’arche des piles. "Entre les deux se trouve un joint qui permet une rupture. Si les éléments étaient heurtés par un camion, les pierres bougeraient mais sans entraîner les façades supérieures. Si la pile s’enfonce, elle va se déplacer avant d’écraser le camion, ce qui est mieux au niveau de la sécurité", rassure Cédric Evrard, ingénieur en stabilité. Il est également envisagé de procéder ultérieurement à un abaissement de la voirie, en procédant au raclage de l’asphalte. En mettant ainsi à nu les pavés, il serait encore possible de gagner en aisance sur une trentaine de centimètres.

Jusqu’où reconstruire ?

Pour consolider l’édifice et la rendre indépendante des piles, un voile de béton sera également posé sur la face interne de l’arche. "Cela permettra non seulement de répondre à la question de la sécurité, mais aussi, d’un point de vue doctrinal, d’assumer qu’il s’agit bien de la reconstruction d’une reconstruction et non pas de l’édifice hérité du dix-huitième siècle", note Romuald Casier. L’arcade avait en effet déjà été reconstruite dans les années septante, après un premier accrochage par un camion. Les architectes spécialisés en patrimoine n’ont donc pas souhaité la restituer comme telle, même si c’est l’aspect qu’elle a dans le souvenir de beaucoup de personnes. "Quitte à reconstruire, s’est posée la question de "jusqu’où reconstruire ?". L’abbaye est cistercienne et a été prolongée au dix-huitième. L’arche de la pharmacie date de cette période, rappelle-t-il. Donc comme on en avait la certitude ainsi que des témoins matériels et des photos, nous avons décidé de reconstruire la façade dans son état du dix-huitième, c’est-à-dire enduit, pour ce qui est de la façade extérieure vue de tous". L’enduit néoclassique côté face et le béton contemporain côté pile risquent donc de surprendre plus d’un habitué. Mais il en va souvent ainsi pour les rénovations de notre patrimoine.

Stéphanie Vandreck

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