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Hugues (49 ans), comédien : " Mon souhait ? Que cette crise sanitaire ouvre les yeux à notre gouvernement sur l'importance de la culture — encore bien mal desservie dans notre pays ! "

Sur Vivreici.be, des citoyens décrivent leur quotidien professionnel depuis les mesures prises pour éviter la propagation du coronavirus. Pour le domaine de la culture, nous avons rencontré un comédien, une médiatrice culturelle du théâtre le Rideau de Bruxelles et le responsable communication et programmation du Cabaret Mademoiselle. " Vis ma vie professionnelle pendant le confinement " — Épisode 6 : le secteur culturel.

Le confinement a déjà changé drastiquement notre quotidien et nos habitudes, en particulier dans le domaine professionnel. Vivre ici a décidé de laisser la parole à des citoyens et des citoyennes dont le métier a été profondément bouleversé. Quels changements ont-ils dû opérer? À quelles difficultés sont-ils confrontés depuis plusieurs jours? Comment vivent-ils personnellement cette situation?

Vous ne connaîtrez pas le nom de famille ou le visage de ces hommes et de ces femmes. Ce choix est délibéré : nous avons voulu que cette parole soit certes incarnée, mais non réductible à une seule personne en particulier. Car ces hommes et ces femmes, vous les côtoyez au quotidien : c’est peut-être un voisin, un ami proche ou une simple connaissance. Notre objectif est donc bien de découvrir leur quotidien et de prendre conscience que ces individus font de leur mieux pour que la société, elle, continue de tourner malgré des circonstances actuelles tout à fait exceptionnelles, si pas historiques.

> Episode 1 : l’enseignement

> Episode 2 : Les commerces

> Episode 3 : les soins de santé (1/2)

> Episode 4 : les soins de santé (2/2)

> Episode 5 : les transports en commun

> Episode 7 : les syndicats et secrétaires sociaux

La fermeture complète des lieux culturels

La première mesure concernant les lieux culturels a été prise le 10 mars : le Conseil national de sécurité déconseillait les rassemblements de plus de 1000 personnes dans les lieux confinés, ce qui laissait aux organisateurs du monde culturel le choix de maintenir ou non les évènements. Toutefois, quelques jours plus tard, toutes les manifestations culturelles étaient interdites avec le confinement : les théâtres, les musées, les cinémas, les salles de concert — peu importe leur capacité d’accueil — ont donc dû fermer leurs portes pour plusieurs semaines.

Notre premier témoin est Hugues (49 ans), comédien, dessinateur et réalisateur dans la région de Charleroi. Depuis le confinement, toutes ses représentations théâtrales — sa source principale de revenus — ont été annulées ou reportées.

Sophie (26 ans) travaille au Théâtre Le Rideau de Bruxelles où elle est en charge de la médiation culturelle avec le monde scolaire. Elle s’occupe de créer une relation privilégiée entre le théâtre et les adolescents en les accueillant avant une représentation, en organisant des animations préparatoires ou des ateliers dans les écoles et en accompagnant les professeurs dans leurs projets de sorties scolaires. C’est donc de l’essence même de son travail dont elle est privée avec le confinement.

Enfin, Florian (33 ans) est responsable de la programmation et de la communication du Cabaret Mademoiselle, un bar gratuitement accessible et proposant des spectacles de burlesque, du cirque, de drag queen ou encore de pole dance. Moins structuré qu’un théâtre classique, ce lieu atypique invite à circuler librement en fonction de nos envies nocturnes dans le centre de Bruxelles ! Le cabaret — complètement fermé depuis plusieurs semaines — a décidé de mettre en place une chaîne YouTube pour continuer d’assurer sa visibilité.

Hugues (49 ans), comédien

Qu’est-ce qui a changé pour vous ces dernières semaines?

(Hugues) Toutes mes représentations théâtrales ont été annulées ou reportées à des dates encore inconnues — tout dépend en effet des saisons culturelles qui sont en train d’être fortement reconfigurées. Au début, nous avions encore un espoir : on s’était dit qu’on ferait des lectures des textes à distance, qu’on pouvait dégrossir le travail et arriver prêts sur le plateau pour travailler sur la mise en scène. Puis le confinement est arrivé et nous avons compris que nous étions bien utopiques! Concrètement, la semaine prochaine, je devais entamer des répétitions pour un nouveau projet… En mai, je devais jouer une pièce à Charleroi, puis j’étais programmé à Liège durant tout le mois de juin. Tout est tombé à l’eau. Quant aux reprises, elles pourraient avoir lieu dans plus d’un an — à la fin de la prochaine saison, voire au début de celle d’après. Le report reste incertain actuellement : une annulation pure et simple est toujours possible. Nous, les comédiens, nous sommes donc bloqués et dans l’attente : nous ne pouvons en effet pas avancer sur des projets de théâtre très concrets.

Quelles difficultés rencontrez-vous dans cette situation exceptionnelle?

(Hugues) Les difficultés sont principalement financières. Pour moi, c’est deux mois et demi de travail qui tombent à l’eau, des contrats qui partent en fumée. Alors bien sûr, les pièces peuvent être reportées, mais en attendant, je dois quand même payer mes factures chaque mois! D’autant plus qu’être comédien en Belgique est loin d’être une profession facile : nous ne sommes pas aidés… Un exemple : les théâtres n’ont pas forcément de budget pour payer nos répétitions — on peut répéter parfois un ou deux mois sans être payés. D’ailleurs, les temps de préparation et des répétitions — bien évidemment essentiels pour construire un spectacle — ne sont pas pris en compte comme travail effectif par l’Onem… C’est donc grâce à nos représentations que nous pouvons gagner notre vie. Or ici avec le confinement, les répétitions n’ont débouché sur aucune représentation…

Que faites-vous pour vous occuper?

(Hugues) J’ai la chance encore d’avoir plusieurs cordes à mon arc. J’essaye donc ne pas rester inactif en travaillant sur d’autres projets artistiques : je prépare un film, je travaille sur des dossiers pour obtenir des aides pour ce projet, je poste régulièrement des dessins humoristiques sur ma page Facebook. Mais de nouveau, c’est du travail investi où je ne suis pas payé, ce sont des heures et des heures de boulot non reconnues par l’Onem comme du travail effectif…

Comment vous sentez-vous dans cette situation?

(Hugues) Personnellement, je n’ai pas envie de me plaindre : je suis en bonne santé, je suis bien loti, j’ai la chance d’avoir un jardin… Ce n’est rien à côté des milliers de morts et des cas très graves dans le reste du monde. Mais évidemment, je suis inquiet pour mes proches, mes amis, pour l’état du monde. Par ailleurs, mon souhait est que cette crise sanitaire ouvre les yeux à notre gouvernement sur l’importance de la culture — encore bien mal desservie dans notre pays. Or, en confinement, si on n’avait pas la culture, les gens se suicideraient! Pour moi, trois choses font grandir une civilisation : l’éducation, le sport et la culture… Si on n’aide pas ces secteurs, dans quel monde vivront nos générations futures?

Vous pouvez retrouver les dessins de Hugues sur sa page Facebook.

Sophie (26 ans), médiatrice culturelle dans un théâtre

Qu’est-ce qui a changé pour vous ces dernières semaines?

(Sophie) Le premier problème est arrivé avant même les premières mesures de sécurité ou la fermeture des écoles : des groupes scolaires ont annulé leur venue au théâtre, car certaines écoles avaient décidé préventivement de renoncer aux sorties scolaires. J’ai donc été interrompue dans mon travail : je n’ai pas pu aller à la rencontre de nouveaux élèves et certains projets ont été avortés en cours de route, comme un projet déployé sur toute l’année scolaire avec quatre classes qui devaient venir voir un spectacle le 17 mars. Puis les mesures sanitaires sont tombées… Là, nous n’avons d’abord plus eu du tout d’élèves comme les cours ont cessé, puis finalement plus de représentations avec l’annonce du confinement. Notre saison théâtrale s’est donc close brutalement…

Quelles difficultés rencontrez-vous dans cette situation exceptionnelle?

(Sophie) La première difficulté est de gérer les incertitudes avec des informations qui tombent au compte-gouttes : nous ne savons d’ailleurs toujours pas ce qu’il en est des événements prévus en mai ou de la date de réouverture de notre théâtre… Toutefois, le gros challenge consiste à préparer la saison prochaine — sans pouvoir rencontrer physiquement les artistes — et à trouver des moyens de remédier aux pertes financières… Nous avons déjà reporté les deux spectacles qui devaient clore cette saison 2019-2020. Par ailleurs, nous avons annulé un spectacle en accueil et un autre en tournée, pour lesquels nous avons décidé de rémunérer entièrement les équipes artistiques et techniques. Cependant, nous attendons toujours de savoir comment la Fédération Wallonie-Bruxelles interviendra pour soutenir nos absences de recettes. Nous réfléchissons aussi à des façons de proposer à notre public de participer à un fonds d’aide pour les artistes et techniciens. Enfin, le problème se pose pour les subsides privés : comme les entreprises ne vont plus avoir les mêmes bénéfices qu’avant la crise, nous avons peur qu’elles investissent moins dans le Tax Shelter* qui couvre une partie importante de nos frais de productions… Ces aspects auront donc peut-être des répercussions très concrètes sur la saison prochaine, mais actuellement nous n’avons pas envie de réduire nos ambitions!

(* Le Tax Shelter est un mécanisme d’exonération fiscale. Si les entreprises soutiennent financièrement le cinéma, l’audiovisuel ou les arts de la scène, elles obtiennent une réduction d’impôts.)

Est-ce que votre théâtre a mis en place des alternatives?

(Sophie) Plusieurs théâtres proposent aujourd’hui des captations sur Internet pour maintenir un lien avec le public et leur offrir un accès à la culture. À ce niveau-là, nous avons décidé de ne pas le faire, parce que nous n’avions aucune garantie que les droits d’auteurs ou les droits à l’image seraient reversés aux artistes. On peut se poser aussi de la question de la pertinence de ces "films" de théâtre — en concurrence sur Internet avec des séries, des films, des documentaires qui existent dans leur entièreté. Or ici, ces captations sont privées de quelque chose d’essentiel : le théâtre, c’est être rassemblé tous ensemble en même temps dans un même lieu avec des comédiens en face de nous en chair et en os, c’est vivre une expérience avec d’autres êtres humains. Le numérique permet de voir émerger de nouvelles formes d’arts et des plateformes de streaming proposent des super séries, mais le théâtre reste un rituel spécial et unique dont la captation ne peut pas vraiment rendre compte. Par contre, très attachés aux écritures théâtrales, nous encourageons nos publics à lire du théâtre, voire à en écrire eux-mêmes grâce à l’initiative de l’autrice Céline de Bo qui propose des exercices d’écriture aux adolescents pendant la période de confinement.

Comment vous sentez-vous dans cette situation?

(Sophie) J’ai un peu perdu l’essence, le cœur de ce qui constitue mon travail au quotidien — les représentations théâtrales et la rencontre avec le public —, même s’il me reste mon imagination pour créer de nouveaux projets pour l’année prochaine. Puis, nous appelons le théâtre, "notre Maison de Théâtre" et là elle ne peut plus nous accueillir… J’y croisais sans cesse du monde : mes collègues, les comédiens, les metteurs en scène, les équipes techniques. Ne plus avoir ce lien physique, c’est très particulier.

Florian (33 ans), responsable de la programmation et de la communication du Cabaret Mademoiselle

Qu’est-ce qui a changé concrètement pour vous ces dernières semaines?

(Florian) Notre établissement est tout simplement fermé! Le cabaret se trouve à la frontière entre le monde de l’Horeca et le monde culturel : comme l’entrée pour les shows est gratuite, notre seule source de revenus provient de notre bar et de la vente de consommations. Avec le reste de l’équipe, nous avons décidé de fermer le cabaret avant l’annonce officielle du confinement, car nous ne voulions pas donner aux gens des bonnes raisons de sortir et de prendre inutilement des risques. Depuis le vendredi 13 mars, nous n’avons donc plus aucune rentrée d’argent.

Quelles difficultés rencontrez-vous dans cette situation exceptionnelle?

(Florian) La situation est surtout compliquée pour notre personnel : si nos 4 bartenders employés sont mis en chômage technique, nous travaillons avec 5 étudiants qui n’ont droit à rien du tout! Idem pour nos 20 artistes en résidence : ils se retrouvent totalement démunis et perdus avec des démarches administratives très diverses en fonction des situations — s’ils ont ou non le statut d’artiste, s’ils sont ou non indépendants, s’ils sont rattachés ou non à des coopératives comme la Smart. Les artistes sont toujours dans des situations compliquées, parce qu’ils ne travaillent pas toujours toute l’année ou parce qu’ils sont à cheval entre deux catégories, mais le confinement n’arrange rien… Face à cette situation, nous avons mis en place une cagnotte des "premiers secours" : les internautes peuvent y faire un don pour soutenir les artistes et les étudiants. Il ne s’agit bien sûr pas pour nous de nous faire de l’argent, mais de limiter la casse

Avez-vous décidé de mettre en place des alternatives?

(Florian) Au départ, nous avions l’idée de faire des lives sur nos réseaux sociaux : les artistes devaient performer en direct sur la scène du cabaret tandis que les spectateurs se trouvaient derrière leur écran. Toutefois, nous nous sommes rapidement rendu compte que ce projet ne pouvait se tenir sur la durée, car le personnel mobilisé pouvait très difficilement respecter les mesures sanitaires. Nous avons alors lancé l’initiative "Studio Mademoiselle", une chaine YouTube, pour ramener le cabaret dans le salon des gens. Chaque soir à 20 h 30, nous postons ainsi 3 ou 4 vidéos — c’est devenu notre rendez-vous quotidien : des prestations de nos artistes résidents ou de nos amis performeurs à travers le monde, des tutos loufoques, des sketchs, des lectures de textes érotiques, des captations d’anciennes représentations, etc. À côté de la multitude d’initiatives diffusées sur Internet, nous avons bien conscience de ne pas forcément faire preuve d’originalité, mais ces alternatives nous permettent de continuer à exister le temps de la fermeture, mais aussi de rester en contact avec notre communauté très présente sur Facebook et Instagram. Le but n’est vraiment pas de nous faire un nom sur la toile… Mais nous avons des bons retours et nous nous sentons soutenus par le public, cela fait vraiment chaud au cœur!

Comment vous sentez-vous dans cette situation?

(Florian) Nous avons des hauts et des bas… Cette impression d’être en pause perpétuelle et surtout ce sentiment d’incertitude sont très difficiles à gérer. Nous ne sommes pas totalement désespérés, car nous sentons une véritable prise de conscience de la m****dans laquelle se trouve le secteur culturel! Toutefois, plus le temps passe, plus nous prenons le risque de ne pas pouvoir nous relever de cette épreuve… Nous nous posons aussi des questions sur les réactions à la réouverture : est-ce qu’ils vont oser sortir et se retrouver dans des lieux clos avec d’autres gens? Est-ce que le public sera au rendez-vous ou restera-t-il dans une forme de parano? Enfin, ne nous leurrons pas en ce qui concerne le délai : nous avons été les premiers à fermer et nous serons très probablement les derniers à ouvrir!

Vous pouvez retrouver les vidéos du Studio Mademoiselle sur la chaîne YouTube.

Propos recueillis par Maxime Maillet.