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Ridouane Chahid : “À chaque fois qu’on nous a demandé quelque chose, nous étions là”

Comment Ridouane Chahid (PS), jeune bourgmestre faisant fonction d’Evere a-t-il vécu la crise sanitaire? Pour lui, il a surtout fallu faire preuve d’une adaptation rapide face à un événement totalement inconnu.

Nous sommes en janvier 2020 et le nouveau coronavirus prend de l’ampleur en Chine. Quel est votre état d’esprit?

C’est un événement qui se passe de l’autre côté de la planète. Pour moi, il n’y aura pas d’impact ici. Ça a été pour moi une surprise que cela arrive en Europe, surtout la rapidité. Quand un premier cas a réussi à traverser la mer, je me suis dit qu’on était dans quelque chose de sérieux. Je n’ai alors aucune connaissance en médecine. Je lis ce qui sort dans la presse et les revues scientifiques mais c’est assez compliqué à comprendre pour moi.

Quelles sont vos premières pensées lors de l’annonce du confinement?

A ce moment-là, je me suis demandé si c’était notre guerre à nous. Je me suis reconnu dans le vocabulaire guerrier de Macron. La fermeture de l’horeca, ça a des conséquences sur les contacts sociaux, la vie économique. On a levé le frein à main et on a tout stoppé. C’était le choc. Je pensais qu’on allait reprendre notre vie rapidement. Finalement, cela fait 18 mois qu’on est dedans.

Cela a été compliqué pour la commune de s’adapter au télétravail?

Ce qui a été compliqué pour la commune, ce n’est pas le télétravail mais ses conséquences sur le citoyen. La commune doit continuer à tourner. Les gens ne comprenaient pas qu’il faille prendre rendez-vous. Le premier pouvoir auquel le citoyen s’accroche quand il y a un problème, c’est la commune. On a été très sollicité et nous avons été confrontés à deux phénomènes: la multiplication de questions et la délation. Ça m’a surpris mais je comprends celles et ceux qui l’ont fait parce qu’ils étaient inquiets. Ils se disaient au plus vite on respecte les mesures, au plus vite on en sera sorti. Mais il y a aussi ceux qui en ont profité pour régler leur compte. Je n’ai jamais connu autant de délations que pendant le covid. Sur les réseaux sociaux, les gens ne craignaient pas de dire qu’ils dénonçaient.

Les maisons de repos ont été très touchées pendant la première vague. Avez-vous le sentiment qu’elles ont été abandonnées?

Nous avons eu un flottement au début par rapport aux autorités mais cela a été résorbé rapidement. Comme personne ne sait exactement ce qu’il se passe, nous ne savons pas non plus comment réagir et nous devons gérer les familles qui n’ont plus accès à leurs proches. Nous avons mis en place une cellule d’accompagnement mais il ne fallait surtout pas prendre de mesures qui auraient encore plus accéléré la propagation du virus.

Cela vous a inquiété?

Je n’ai pas eu peur mais mes nuits ont été compliquées. J’ai passé un certain nombre de semaines avec des carnets à côté de mon lit sur lesquels je notais les idées qui surgissaient durant la nuit. Je n’ai pas réussi à prendre de vrais congés depuis le début de la crise.

Comment avez-vous géré l’affaire des masques?

Quand j’entends le cafouillage des masques au niveau du fédéral, je regarde ce qui se fait ailleurs et je me dis que je vais commander des masques dès mars. J’en ai commandé 100.000 auprès de l’association Think Pink qui lutte contre le cancer du sein. Sur un week-end, on a mis en place des équipes composées tant d’ouvriers que d’employés communaux pour organiser la distribution de ces masques sur tout le territoire. Mais nous n’avons aussi lancé d’autres actions de solidarité avec les services de l’action sociale: l’achat de courses pour ceux qui ne pouvaient par sortir de chez eux, les dons alimentaires aussi. On continue d’ailleurs à en distribuer. Tant que la demande est là, nous poursuivrons.

En juin, lors du premier déconfinement, pensez-vous que tout cela est derrière nous?

Je crois que c’était peut-être un peu risqué comme pari car on avait pas la vaccination. J’étais en colère pour le dernier Conseil national de sécurité de Sophie Wilmès. Je n’ai pas compris qu’on lâche tout. On a été d’un optimisme total. Or, les chiffres n’étaient pas bons.

Trouvez-vous que la coordination entre les bourgmestres a bien fonctionné?

Quand on a 19 bourgmestres avec des partis différents et des réalités différentes, ce n’est évident d’avoir une coordination. Le ministre-président, Rudi Vervoort, a maintenu la cohésion après chaque Cores. Il n’est jamais venu avec une position à prendre ou à laisser. Il a écouté et c’est une prouesse d’arriver à faire ça. Bien sûr, il y a toujours des discussions difficiles mais les communes ont joué un rôle important. A chaque fois qu’on nous a demandé quelque chose, nous étions là. Regardez. Le fédéral a acheté des masques et est passé par les pharmaciens, on voit le résultat. Le bourgmestre est sur le terrain tout le temps. C’est une réalité. Les citoyens ont plus confiance en lui. Par contre, je crois qu’il est urgent de coucher sur papier un plan pandémie avec les étapes à réaliser. Une fois par an, il faut que tous les bourgmestres se revoient pour évaluer le plan afin qu’il ne soit pas désuet.

Avez-vous craint une rupture de l’adhésion aux mesures de la part de la population?

Nous avons vu les tensions augmenter. La police n’est pas là pour contrôler le port du masque. Le ras-le-bol est bien présent mais la vaccination aussi. Du coup, les gens ne comprennent plus les restrictions.  Je pense qu’aujourd’hui, il faut faire confiance aux citoyens et bien leur expliquer les enjeux. Il faut être dans une logique de confiance plutôt que dans la restriction.

Quel est votre état d’esprit aujourd’hui?

Je me dis qu’il faut accélérer la vaccination. J’avais demandé un centre sur la commune mais les experts m’ont dit qu’entre Schaerbeek et le Heysel, cela suffisait. Et effectivement, nos chiffres sont plutôt bons. Cependant, cette crise n’est pas terminée. Des questions sont toujours d’actualité. Va-t-on devoir se faire vacciner tous les ans? Quid des enfants ?

Qu’est-ce que cette crise a changé pour vous?

Le monde entier a changé. Les gens ne voient plus la vie de la même manière. Certains vont reconsidérer les liens avec la famille. Le politique doit aussi faire un travail sur lui-même, repenser le contact et faire la différence fondamentale entre le citoyen et les réseaux sociaux. Ces derniers ne peuvent pas être un lieu de débat. On doit juste y diffuser de l’information. Pour les débats, il faut des vrais échanges en face des personnes. On doit mieux communiquer avec le citoyen et on doit surtout lui proposer un nouveau projet de société. Les conseils consultatifs, c’est bien mais cela n’implique pas encore assez le citoyen. On doit trouver une nouvelle manière de l’impliquer.

Et chez vous, qu’est-ce qui a changé?

Mon rapport avec les gens. J’ai toujours été proche de ma famille mais aujourd’hui, je me mets à la place de l’autre quand je prends une décision.

Vanessa Lhuillier

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