Koekelberg 1081

Le taux d’emploi: un enjeu existentiel pour la Région bruxelloise?

Le taux de chômage représente l’indicateur de mesure du marché de travail le plus connu.

Le taux de chômage représente l’indicateur de mesure du marché de travail le plus connu. Le taux d’emploi s’avère pourtant tout aussi important. Pour les partenaires sociaux, il s’agit même d’une question cruciale pour l’avenir des finances régionales. BX1 fait le point.

Le mécanisme de solidarité entre les Régions diminuera à partir de 2025 pour disparaître totalement en 2035. Bruxelles et la Wallonie verront à terme leurs revenus amputés de 100 et 600 millions d’euros par an. C’est écrit dans les astres: les deux régions les moins riches du pays devront de plus en plus prendre en main leur avenir. Et compter sur les propres forces. Et parmi celles-ci, figurent les revenus du travail (IPP et additionnelles à l’IPP). Le nouvel exécutif wallon a ainsi annoncé que la hausse de son taux d’emploi était un enjeu majeur. Une hausse de 5% fait partie des objectifs. En Flandre, il est question d’atteindre 80%.

À Bruxelles, le point figure bien dans l’accord de gouvernement. Mais sans être chiffré pour autant. Une discrétion qui peut étonner au premier abord dans la mesure où le taux bruxellois s’avère de loin le plus faible du pays. Il s’élevait en 2018 à 61,4%, contre 63,7% en Wallonie et 74,6% en Flandre. Faut-il s’inquiéter du chiffre bruxellois? Oui, si on écoute les partenaires sociaux. Le patron des patrons bruxellois, Olivier Willocx, insistait encore là-dessus il y a deux semaines: c’est une question cruciale pour la pérennité des finances régionales. Dans l’actuel contrat de gestion d’Actiris, l’ensemble des partenaires sociaux ne disent pas autre chose: “Augmenter le taux d’emploi des Bruxellois est une question de survie fiscale et budgétaire de la Région.”

Qu’indique le taux d’emploi?

Il s’agit de la proportion de personnes disposant d’un emploi parmi celles en âge de travailler. Certaines statistiques se basent sur la tranche d’âge 15-64 ans, d’autres celle des 20-64 ans. Ce que nous ferons ici dans cet article. “Le taux d’emploi, c’est sur 100 personnes, combien sont à l’emploi. Ça montre le taux d’activité professionnelle dans la région. C’est un indicateur qui donne la richesse par le travail d’une région. C’est important, car c’est ce qui va déterminer les moyens pour les années qui suivent”, explique Philippe Vandenabeele, secrétaire régional bruxellois CGSLB.

Le taux d’emploi s’améliore, faiblement, mais s’améliore quand même, depuis plusieurs années en Région bruxelloise. Comme la baisse du chômage, il s’agit d’un phénomène global qui concerne les trois régions du pays. Du côté de la capitale, le chiffre est passé de 58,7% en 2014 à 60,8% en 2017 et 61,4% en 2018. “On observe que le taux d’emploi augmente parallèlement au taux de chômage qui diminue. Ça veut dire que le nombre de personnes qui travaillent augmente. On constate donc que dans la Région, sur le plan du travail, ça s’améliore. Et on parle bien ici de Bruxellois”, précise le syndicaliste libéral.

Le défi démographique

Du côté d’Actiris, on rappelle que le boom démographique ne facilite pas les choses. “Vu l’accroissement de la population en âge de travailler en Région bruxelloise, le défi d’augmenter le taux d’emploi est nettement plus compliqué que dans les deux autres Régions. Il ne suffit pas seulement que l’emploi augmente, mais il faut que l’emploi augmente de manière plus importante que l’accroissement de la population en âge de travailler. Au vue de l’évolution démographique prévue en Flandre et en Wallonie, le taux d’emploi devrait augmenter avec la diminution de la population en âge de travailler”, explique sa porte-parole.

Parmi les différentes mesures qu’Actiris met en avant pour augmenter ce fameux taux d’emploi, et donc l’assiette fiscale régionale, figure la lutte contre le chômage des jeunes avec la Garantie jeunesse, la lutte contre les discriminations à l’embauche, l’amélioration de l’insertion des nouveaux migrants, la stimulation de l’apprentissage des langues, l’adaptation des formations professionnelles ou encore une plus grande mise au travail de Bruxellois dans la périphérie.

Pour quelles recettes fiscales?

“Il existe un financement des régions via une enveloppe emploi du fédéral. C’est en fonction de la clé de répartition de l’impôt sur les personnes physiques (IPP). Si votre taux d’emploi augmente, mais pas plus vite que dans les autres régions, ça n’aura pas d’impact sur cette enveloppe”, explique l’économiste Philippe Defeyt. “Mais les additionnelles à l’IPP ont toutefois un impact direct sur les budgets des régions”. Dit autrement: Une hausse du taux d’emploi n’est pas synonyme de jackpot pour les recettes de l’IPP reçues du fédéral, mais elle s’avère tout à fait concrète au moins du côté des additionnelles.

Ces additionnels à l’IPP représentent ainsi à elles seules un quart des recettes fiscales bruxelloises, soit 853 millions d’euros sur 3,327 milliards d’euros de recettes fiscales. Le tout pour des recettes régionales qui atteignent environ 5,4 milliards, explique le Centre de recherche en économie régionale et politique économique (CERPE) de l’Université de Namur. Du côté du ministre bruxellois du Budget Sven Gatz (Open VLD), on explique que les 3 recettes IPP (centimes additionnels + prélèvements + mécanisme de solidarité) représentent environ un tiers des recettes régionales.

“C’est 1,8 milliard sur près de 5,3 milliards. Il va de soi que si le taux d’emploi augmente, cela élargira notre assiette fiscale, ce qui sera bénéfique pour nos recettes IPP, ainsi que pour les communes bruxelloises par le biais des additionnels à l’IPP que ces dernières perçoivent”, explique le cabinet du ministre libéral. Dans la même veine, le problème de l’exode des classes moyennes vers la périphérie n’est pas totalement sans lien avec le taux d’emploi. Il s’agit chaque fois de ménages qui travaillent et qui, souvent, gagnent suffisamment leur vie pour chercher à acheter hors de la capitale.

Qualité de l’emploi et public féminin

Pour la FGTB bruxelloise, le taux d’emploi et le taux de chômage sont toutefois loin d’être les seuls critères pertinents pour s’intéresser au marché du travail. Sa secrétaire générale Estelle Ceulemans insiste: il faut d’une part des emplois de qualité, et donc pas toujours recourir à des stages parfois précaires, d’autre part faire une priorité de l’accès au marché de l’emploi pour les femmes. “Pour nous, un des enjeux majeurs, c’est l’emploi féminin. Le taux d’emploi entre les hommes et les femmes n’est pas le même”, insiste-t-elle. Il est vrai que le taux bruxellois de 61,4% cache des disparités non négligeables. Le chiffre masculin se hisse à 66,3%, contre 56,6%  pour les femmes.

“Il nous faut par ailleurs augmenter le taux d’emploi, mais pas à n’importe quel prix. Il faut des emplois de qualité. On a des préoccupations sur la qualité de l’emploi. Les jeunes de moins de 25 ans par exemple en CDD sont passés, entre 2013 et 2017, de 36 à 56,5%. Il y a donc une explosion des jeunes qui se retrouvent dans des contrats précaires. Un des effets pervers de la garantie Jeune, c’était on trouve un emploi, un stage. Car si c’est pour créer du précariat, ce n’est pas une solution. Mais les choses évoluent depuis plusieurs années”, indique Estelle Ceulemans.

Un enjeu communal

“L’IPP, c’est important sur le plan fédéral, mais ça a aussi un intérêt sur le plan régional et communal. Si le taux d’emploi d’une commune est catastrophique, ça a toutes sortes de conséquences, comme des logements pas rénovés et une commune qui n’a pas d’argent en termes de moyens financiers”, souligne Philippe Vandenabeele. Des ressources d’autant plus importantes pour les communes que le coût des pensions des agents locaux pèsera de plus en plus sur les finances locales. Et que si les communes se retrouvent en difficulté, la Région sera probablement obligée de mettre la main au porte-monnaie.

Voilà plusieurs années, Molenbeek a ainsi procédé à un léger shift fiscal pour essayer d’endiguer l’exode des classes moyennes. Celui-ci impacte en effet fortement les finances locales. Du côté d’Anderlecht, on relativise l’importance des additionnelles IPP pour la trésorerie locale. “Il s’agit de 13 millions sur 210 millions. Soit à peine 6%”, explique son échevin des Finances Fabrice Cumps (PS). Oui, mais voilà, le raisonnement peut être inversé. La faiblesse du taux d’emploi de l’entité pourrait aussi expliquer la fragilité des finances locales dans différentes entités le long du Canal. Les recettes IPP représentent en tout cas en moyenne 12% des recettes fiscales d’une commune, d’après le bureau fédéral du Plan.

Voici ci-dessous les chiffres commune par commune (mais pour les 15-64 ans).

Tableau 2 : Evolution du taux d’emploi par sexe et commune en RBC, 15-64 ans – 2017    

Hommes

Femmes

Total

Anderlecht

63,8

46,6

55,4

Auderghem

69,8

62,4

66,0

Berchem-Ste-Agathe

68,4

55,2

61,7

Bruxelles

61,3

48,1

55,0

Etterbeek

68,8

62,6

65,6

Evere

63,7

51,6

57,5

Forest

65,7

54,3

59,9

Ganshoren

69,8

55,9

62,6

Ixelles

63,4

57,4

60,4

Jette

70,5

56,4

63,3

Koekelberg

68,7

50,4

59,7

Molenbeek-St-Jean

58,7

39,7

49,3

Saint-Gilles

61,4

54,1

57,8

Saint-Josse-ten-Noode

58,2

42,1

50,6

Schaerbeek

62,4

49,2

55,8

Uccle

67,5

58,6

62,8

Watermael-Boitsfort

66,3

60,1

63,0

Woluwe-St-Lambert

67,8

61,2

64,3

Woluwe-St-Pierre

68,5

61,0

64,6

Total RBC

64,2

52,5

58,4

Source: SPF Économie – Statbel (EFT), calculs view.brussels

Julien Thomas -Photo: Thierry Roge/Belga

 

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