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Procès Rwanda: "Ils ont fouillé les corps pour voir si quelqu'un respirait encore" témoigne une survivante

Cette après-midi, la cour d’assises de Bruxelles a entendu deux témoins dans le cadre du procès pour génocide au Rwanda, qui a débuté jeudi passé.

Cette après-midi, la cour d’assises de Bruxelles a entendu deux témoins dans le cadre du procès pour génocide au Rwanda, qui a débuté jeudi passé. Régine Bategure et son frère Emmanuel Nkaka étaient les nièce et neveu de la famille Bucyana-Beckers, assassinée le 9 avril 1994. À l’époque, les deux jeunes adolescents de 16 et 11 ans échappent de justesse à la mort.

Le 9 avril 1994, la famille Bucyana-Beckers tente de fuir en voiture avec ses voisins. Au moment de passer le portail, ils sont arrêtés par une camionnette pleine de militaires et d’Interahamwe.

Après avoir été insultés et battus, les Bucyana-Beckers et leurs voisins sont alignés à l’arrière de la maison. Régine Bategure est au deuxième rang. Lors du premier coup de feu, elle se laisse tomber. Elle raconte : "Quand ils ont eu fini, ils ont fouillé les corps pour voir si quelqu’un respirait encore". Son frère, Emmanuel Nkaka, complète : "Nos vêtements étaient plein de sang, ils ont cru qu’on était morts". Lorsqu’elle n’entend plus aucun bruit, elle se relève pour fuir. "Emmanuel m’a suivie. Nous avons voulu nous réfugier chez un voisin mais il n’a pas voulu nous ouvrir." Un voisin en fait absent au moment où les enfants viennent frapper à sa porte. "Nous avons dormi dans les toilettes dehors."

Le lendemain matin, l’accusé, Fabien Neretsé, vient sur place accompagné de militaires et de miliciens. Ils interrogent le voisinage : "Où sont les cadavres d’enfants ?". Régine et son frère sont finalement accueillis par les voisins, qui disent à Neretsé ne pas les avoir vus. Pour Régine Bategure, les assaillants connaissaient l’identité de leurs victimes : "Ils savaient exactement qui étaient les personnes qu’ils avaient tuées, sinon ils n’auraient pas pu deviner qu’on ne faisait plus partie du tas de corps."

Quant à savoir s’ils connaissaient l’accusé, Emmanuel se souvient de la réputation de l’homme. Régine, elle, le connaissait de vue puisqu’ils étaient voisins. Elle se rappelle aussi l’avoir vu dans des manifestations. Quand la présidente lui demande de préciser ce qu’elle entend par manifestation, elle décrit des hommes qui frappent, des pneus qui brûlent, des bus qui sont arrêtés.

Les deux survivants ont utilisé des mots très sobres pour décrire le massacre auquel ils ont échappé. Tous les deux ont expliqué à la présidente que c’était un sujet dont ils ne parlaient pas. Emmanuel conclut : "J’essaie d’oublier".

"Ils étaient paniqués et nous, on ne pouvait rien faire"

Ce matin, c’était au tour des parties civiles de s’exprimer. Martine Beckers est la sœur de Claire Beckers, une Belge assassinée le 9 avril 1994. Pendant une heure, elle raconte comment elle avait vécu ce drame à distance.

D’emblée, Martine Beckers commence son témoignage avec ces deux jours fatidiques du 8 et 9 avril. Elle évoque les démarches entreprises en Belgique pour tenter d’évacuer sa famille du Rwanda. "On cherchait une solution pour l’aider mais ça semblait compliqué", explique Martine. En effet, le mari de Claire, Isaïe, et les deux enfants recueillis par les Bucyana-Beckers, Régine et Emmanuel, ne possédaient pas de passeport. Claire les considérait comme ses propres enfants et n’aurait jamais quitté le pays sans eux.

Martine raconte les contacts téléphoniques avec sa sœur et le récit que celle-ci fait du viol de sa propre fille par des miliciens, les Interahamwe, devant ses yeux. À l’époque, Claire Beckers a cette phrase terrible : "Katia avait ses règles, elle n’aura pas d’enfant de ce viol". Malgré tout, l’espoir de s’en sortir persiste. Claire était persuadée que la nationalité belge la protégerait. Mais "pour les Interahamwe, les Belges étaient responsables du décès du président rwandais", précise Martine.

Le dernier coup de fil a lieu le lendemain : "Ils étaient paniqués et nous, on ne pouvait rien faire…"

Et puis, c’est le silence radio. La famille Beckers-Bucyana ne répond plus au téléphone. Le 10 avril, Martine reçoit un coup de fil d’une amie du quartier qui l’informe que toute la famille a été tuée. "Je ne pouvais pas le croire, c’était horrible."

Martine Beckers décrit sa sœur comme une femme magnifique, calme et généreuse. Son beau-frère, Isaïe Bucyana, comme un homme tranquille et doux. Sa nièce, Katia, comme une jeune fille joyeuse et taquine.

Selon Martine Beckers, Claire et Isaïe n’ont jamais mentionné le nom de Fabien Neretsé de leur vivant.

Martine Beckers conclut : "C’est très dur ce que j’ai vécu pendant 25 ans. C’était tellement monstrueux que je ne pouvais pas pleurer. Je serai contente quand tout sera terminé."

Cette après-midi, deux victimes viendront s’exprimer à la cour d’assises de Bruxelles. À l’époque, ils habitaient avec la famille Bucyana-Beckers. Alors que Claire, Isaïe et Katia sont assassinés, les deux jeunes enfants se cachent sous les corps pour éviter de mourir.

Contexte

Dans ce procès, Fabien Neretsé, un Rwandais de 71 ans résidant en France, est accusé devant la cour d'assises de Bruxelles de crime de génocide et de crime de guerre pour avoir, en tant que co-auteur, tué un nombre indéterminé de personnes, dont treize ont été identifiées et dont certaines étaient d'origine tutsie.

Les faits s'étaient produits au Rwanda en 1994, durant le génocide des Tutsis et le conflit armé qui a opposé les Forces Armées Rwandaises (FAR) et le Front Patriotique Rwandais (FPR).

Fabien Neretsé est en particulier accusé d'avoir dénoncé, le 9 avril 1994 à Kigali, plusieurs personnes d'origine tutsie dans son voisinage du quartier Nyamirambo. Elles avaient été interceptées par des militaires alors qu'elles s'apprêtaient à quitter leurs maisons pour se réfugier dans un camp de la Mission des Nations Unies pour l'assistance au Rwanda (Minuar). Ceux-ci les avaient abattues.

Parmi les victimes figuraient une Belge, Claire Beckers, son mari, Isaïe Bucyana, et leur fille Katia.

L'accusé est aussi suspecté d'avoir commandité des meurtres, dont ceux des dénommés Joseph Mpendwazi et Anastase Nzamwita, dans les préfectures de Ruhengeri et de Gitarama, entre la mi-mai 1994 et la fin du génocide en juillet de la même année.

Selon l'accusation, Fabien Neretsé, en tant que personnalité influente à Mataba, son village natal dans la préfecture de Ruhengeri, avait créé, entretenu et financé une milice d'Interahamwe qui avait commis de nombreux massacres. Ces milices civiles étaient nées au sein de la jeunesse du parti au pouvoir, le MRND. Il est avéré qu'elles sont responsables de nombreux crimes commis durant le génocide.

Cynthia Deschamps & Mélanie Joris

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