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Les pompières de Bruxelles sous le feu des discriminations et insultes sexistes

Elles représentent moins d’1% des pompiers à Bruxelles, elles sont plus précisément 11 sur 1122 pompiers.

Elles représentent moins d’1% des pompiers à Bruxelles, elles sont plus précisément 11 sur 1122 pompiers. Elles, ce sont les pompières. Anne Wibin et Audrey Coopmans ont décidé de raconter ce qu’il se passe derrière les murs des casernes bruxelloises.

Anne Wibin était la toute première femme à intégrer une brigade. C’était en 2006. “Il n’y avait aucune infrastructure prévue pour accueillir les femmes. Au début, je n’avais pas trop de revendications, je voulais d’abord juste m’intégrer. Et ça a bien fonctionné avec la base, avec mes collègues. Jamais vraiment avec la hiérarchie”, se souvient-elle.

Elle explique qu’on lui impose une conduite à suivre dès le début de sa carrière : “On m’a demandé de ne pas tutoyer les hommes et quand j’allais faire de la prévention incendie, j’avais interdiction de donner mon numéro de téléphone professionnel aux architectes”… ce qui n’est pas le cas de ces collègues masculins.


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Deux autres pompières rejoignent Anne Wibin, qui est depuis passée officière, dans sa caserne. “Nous n’avions qu’une seule douche et un petit vestiaire. Pour moi, c’était discriminant car les hommes ne se mélangent pas dans les douches entre les cadres et la base des pompiers. C’est comme prendre une douche avec son patron. Les femmes, elles, devaient le faire, c’était très gênant”, déplore l’officière.

Des portes fermées à clef

Elle décide donc d’aller se laver dans la salle de douche de la salle de sport, prévue pour le personnel administratif des pompiers. “Une nuit, en rentrant d’un incendie, je me suis trouvée face à une porte fermée. J’ai demandé la clef et on m’a répondu de la réclamer à telle secrétaire ou telle femme du service administratif. Pourquoi n’ai-je pas simplement eu droit à recevoir une clef à moi ?”, s’interroge-t-elle. C’est le début de sa prise de conscience. “Je voulais simplement ma douche et mon vestiaire, j’ai vite compris que pour eux, c’était : Roh mais y en a qu’une, elle ne va pas commencer à faire sa princesse !’ ", soutient Anne Wibin.

Je ne vais pas exercer cette profession encore longtemps, mais je me bats parce que je veux que ma nièce, ma fille ou ma voisine puisse l’exercer

Mais le fait d’équiper les casernes de ce qu’on appelle des locaux sociaux féminins ne change pas toujours les choses. C’est ce qu’on apprend dans le témoignage de la pompière Audrey Coopmans : “J’ai demandé pendant des années à être casernée à Schaerbeek, notamment parce qu’il y a un nouveau bâtiment avec une chambre et un sanitaire séparés pour les femmes. C’est important d’avoir cet endroit car la pièce de repos est mixte dans les casernes. Or, il faut savoir que les pompiers dorment nu ou en slip car il faut pouvoir rentrer vite dans son bleu de travail en cas d’urgence. Un matin, un des pompiers avait une érection et les autres m’ont tirée du lit et m’ont jetée sur lui”, s’insurge-t-elle. Elle a aussi vécu des agressions physiques, des collègues qui lui “touchaient les fesses ou la poitrine”. 

Quand j’ai enfin pu venir travailler à Schaerbeek, j’étais la seule femme et je me suis rendue compte que la chambre et le sanitaire non-mixte étaient occupés par des pompiers qui se les étaient appropriés. J’ai dû aller pleurer auprès de la hiérarchie pour que l’usage du lieu soit respecté, ça a pris du temps. Souvent quand j’y revenais, je trouvais du sperme dans la douche…” Elle finit par fermer le local à clef et emporte la clef partout avec elle. “Cela ne plait pas, on me dit que ce local doit être accessible. Selon moi, ce n’est pas mon problème, c’est à l’officier de faire comprendre à ses hommes qu’ils n’ont rien à y faire”, précise-t-elle.


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“J’ai perdu quelques plumes…”

Je suis une femme, à moitié congolaise et je n’ai pas ma langue dans ma poche. Cela fait 15 ans que je travaille au sein des pompiers et je peux vous dire que j’ai perdu quelques plumes”, poursuit Audrey Coopmans. Plusieurs comportements racistes chez les pompiers de Bruxelles ont d’ailleurs été médiatisés ces derniers temps. Des insultes racistes ont été écrites sur le casque d’un aspirant pompier. Une banane a été lancée par un pompier sur un patient d’origine subsaharienne, dans l’enceinte d’un hôpital bruxellois. Dans des commentaires Facebook émanant d’internautes se présentant comme des pompiers, les auteurs disent espérer plus de morts Covid dans les communes d’Anderlecht, Molenbeek et Schaerbeek.

En tant que femmes, nous subissons aussi des remarques sexistes, par exemple un collègue qui demande à un autre ‘Où est ta boniche ?’, puis il se retourne et me regarde et il dit : ‘Ah, elle est là !’. Quand je vais dans le bureau de l’adjudant, mes collègues me demandent si j’ai mes genouillères, comme si j’allais me mettre à genoux dans son bureau… et ce qui m’énerve vraiment, c’est quand j’entends que cela va mieux avec la nouvelle génération d’hommes. Mais non, pas du tout ! Vous croyez qu’ils sont éduqués et formés par qui ? Par des hommes misogynes qui n’ont jamais été sanctionnés”.

Ce sont eux les plus grands sauveurs dans la société, il n’est pas possible dans leur esprit qu’une femme arrive à faire ce qu’ils font

Anne Wibin partage ce constat : “Non, non, ils ne sont pas sanctionnés. On donne même aux chefs de corps des délais supplémentaires pour les aménagements, alors qu’ils se contentent de coller des pictogrammes sur des portes pour faire croire qu’il s’agit de locaux sociaux féminins. Personne ne leur dit que ce n’est pas correct ce qu’ils font, que c’est de la discrimination". Une discrimination qui a été authentifiée comme telle plusieurs fois par l’Institut pour l’égalité entre les femmes et les hommes, ainsi que par l’inspection des lois sociales et du travail, d’après l’officière.

Alors qu’elle est la seule femme dans la hiérarchie des pompiers, la situation de travail d’Anne Wibin se dégrade. “Je n’avais plus de chèque-repas, plus d’ordinateur et plus de bureau”, dit l’officière qui fait un burn out en 2017. A son retour, un nouveau chef lui réattribue un bureau, “un peu de dignité”, souligne-t-elle, et met en place un plan pour la création d’une douche et d’un vestiaire pour les officières.

De l’humour ?

Je reprenais espoir”, lance Anne Wibin. C’était sans compter l’année passée, à la date du 8 mars. “La cellule communication me demande si elle peut utiliser ma photo dans une présentation qui passera sur les écrans des casernes. Je reçois la présentation et je constate qu’elle commence par l’image d’un décolleté en gros plan avec cette phrase : 'Maintenant, j’ai toute votre attention'. J’ai expliqué que cela n’était pas normal mais cela a été publié en l’état. J’ai dû monter jusqu’à la direction pour que cela soit retiré. On m’a tout de même répondu que je n’avais pas d’humour”, se remémore-t-elle.

Récemment, Anne Wibin explique encore avoir été mutée dans différents départements, elle voit son horaire changer fréquemment et se retrouve dans la même caserne que son ex-mari, le papa de ses enfants, avec le même horaire que lui. “Comment faire pour s’organiser pour la garde des enfants ? C’est devenu très compliqué”.

Il y a des collègues qui n’y voient pas de problèmes, mais d’autres n’apprécient pas notre présence, ils ne voient pas ce que nous faisons chez les pompiers. Le résultat est là, nous ne sommes que 11 femmes !

Audrey Coopmans renchérit : “C’est un service public ! Sur l’intranet, il y a un onglet ‘maternité’. Quand on clique dessus, cela nous mène… à une page vide. Ça les dérange qu’on leur demande de mettre en place des choses pourtant prévues par la loi”. La pompière fait partie de la commission diversité. “C’est obligatoire dans tout service public. On a mis des années pour qu’une bête charte diversité soit signée par les syndicats et la direction. C’est un texte en 10 points qu’on peut retrouver dans n’importe quelle école primaire, qui dit simplement ‘je respecte mon prochain’, etc. Je peux vous dire qu’on n’est pas près d’avoir un plan diversité”, souligne-t-elle. Selon nos informations, la commission diversité interne aux Pompiers de Bruxelles n’est pas inclue dans les projets, n’est pas écoutée, ni consultée. " Cette commission se désespère de pouvoir jouer son rôle ", nous dit-on.

Mythe de la virilité

Selon les deux femmes, ces comportements sont dus à un certain mythe de la virilité, entretenu par la profession. “Ce sont eux les plus grands sauveurs dans la société, il n’est pas possible dans leur esprit qu’une femme arrive à faire ce qu’ils font”, analyse Anne Wibin qui demande depuis longtemps des formations obligatoires sur la diversité pour toute la direction du SIAMU.


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C’est usant et c’est compliqué, je ne vais pas exercer cette profession encore longtemps, j’ai d’autres passions dans ma vie heureusement, mais je me bats parce que je veux que ma nièce, ma fille ou ma voisine puisse l’exercer”, explique quant à elle Audrey Coopmans. Elle poursuit : “C’est un beau métier pourtant, je sais que je le fais bien, je le vois dans les yeux de mes patients et chez les infirmières à qui je les laisse. J’aime aider les autres, c’est plus fort que moi. Quand je vois une vieille dame dans la rue avec des sacs, je fonce pour l’aider”.

Un beau métier, c'est également l'avis d'Anne Wibin, qui salue "les pompiers et pompières de la base, celles et ceux qui vont exclusivement sur le terrain que je dirige sur intervention et en caserne opérationnelle, ces personnes sont d’un très grand respect à mon égard. Il a fallu faire ses preuves, comme toutes recrues, probablement davantage pour moi, mais j’ai adopté leur mode de fonctionnement, je me suis adaptée, ils ont dès lors accepté mes compétences, mes visions, ils y adhèrent, me font confiance. Ils et elles ont aussi tout mon respect et je leur suis dévouée corps et âme car ce sont, au quotidien, des vrais travailleurs et travailleurs, des héroïnes et des héros. Ce sont des êtres qui ont nourri mon âme d’humanité, ce sont des êtres hors du commun, un.e pompier.ère ne peut pas avoir un mental ‘normal’, il faut un mental d’acier et très grand cœur et il faut en prendre grand soin. Il en va de leur propre survie, de la survie des Bruxellois.es et de leurs biens.

Des chiffres "pas étonnants"

Mais il est sûr qu’on n'est pas bien accueillies en interne. Il y a des collègues qui n’y voient pas de problèmes, mais d’autres n’apprécient pas notre présence, ils ne voient pas ce que nous faisons chez les pompiers. Le résultat est là, nous ne sommes que 11 femmes !”, conclut-elle.

C’est ce même chiffre qui a incité le député Hicham Talhi (Ecolo) a posé une question en commission de l’égalité des chances et des droits des femmes du Parlement bruxellois au tout début du mois de février. “Ces chiffres ne sont pas étonnants quand on va faire une tour sur le site pompier.be ? Outre un nom de domaine extrêmement peu inclusif, les photos ne montrent quasiment que des hommes, sans parler des offres d’emploi qui n’encourage pas les femmes à choisir cette vocation. Par ailleurs, il nous revient également que lors des tests physiques et des entretiens oraux, les jurys affectés à ces tâches sont exclusivement composés d’hommes. Ce qui, vous en conviendrez, constitue un frein clair aux candidatures féminines", observait Hicham Talhi. Pascal Smet (sp.a), secrétaire d’État bruxellois en charge du SIAMU, avait répondu qu’il fallait effectivement agir.


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Un audit sur les questions de discrimination et de diversité, demandé par Pascal Smet, est bien en cours, nous confirme son cabinet, notamment avec la participation de l’Institut pour l’Égalité entre les femmes et les hommes. "Le secrétaire d’État est conscient du problème et souhaite agir afin que le corps de pompiers devienne plus divers et plus féminin", explique son porte-parole Marc Debont. "Nous entretenons des contacts étroits avec certaines pompières pour comprendre ce qu’il se passe dans les casernes. Pour nous, il est inacceptable qu’il y ait des faits de sexisme, de racisme ou de discrimination au sein des pompiers et c’est le message reçu par la direction : il y a une tolérance zéro pour ce type de fait. Cela signifie qu’il y aura des sanctions, par exemple la rétrogradation d’un pompier il y a quelques semaines pour des messages sur les réseaux sociaux".

Visibiliser cette problématique

Le porte-parole insiste : "Pour visibiliser et objectiver cette problématique, il faut que les femmes puissent porter plainte, nous avons récemment rendu plus visible le formulaire de plainte dans l’intranet, il était caché auparavant, nous ne voulons qu’une femme ait à chercher longtemps pour le trouver". Au niveau de l’infrastructure, de plus en plus de casernes vont être équipées de sanitaires et vestiaires accessibles aux femmes, selon le cabinet. "Les casernes Héliport et Paul Brien en sont équipées et nous avons que le site de Delta pose problème mais il sera bientôt reconstruit et la dimension genre sera prise en compte dans l’enquête publique", affirme Marc Debont.

Pour nous, il est inacceptable qu’il y ait des faits de sexisme, de racisme ou de discrimination au sein des pompiers et c’est le message reçu par la direction : il y a une tolérance zéro pour ce type de fait

"Peu de femmes réussissent l’examen d’entrée, cela nous pose question. Nous allons chercher à savoir où cela bloque et peut-être changer les membres du jury", continue-t-il.

A partir des résultats de l’audit, nous prendrons d’autres actions mais nous travaillons déjà sur l’écriture inclusive pour le site internet des pompiers et sur des formations”, dit-il avant de conclure : “Il s’agit d’un ancien corps militaire, ces formations seront nécessaires pour faire prendre conscience de l’égalité entre les femmes et les hommes”. Contacté par nos soins, le porte-parole des pompiers, Walter Derieuw, n’a pas souhaité faire de commentaire.

Edit du 11 mars : suite à la publication de l'article, le cabinet de Pascal Smet annonce qu'une enquête externe sera lancée dans les prochaines semaines "afin d'objectiver les faits et que cela ne se reproduise plus".

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

Camille Wernaers

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