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Biométhanisation à Bruxelles: le dossier rebondit avec un projet de Véolia

Cela négocie toujours ferme à Bruxelles.

Dans la discrétion. On sait tout juste qu’hier mardi, le dossier concernant Bruxelles-Propreté et sa situation financière compliquée ont été évoqués. En matière de gestion des déchets, il faudra aussi trancher cette question : faut-il ou non construire une usine de biométhanisation en région bruxelloise ? On parle de ce projet depuis au moins deux bonnes législatures. Des études de faisabilité ont été réalisées. L’année dernière, trois scénarios ont été étudiés. Mais rien de concret. On vous explique et on reprend depuis le début.

La biométhanisation, pour valoriser nos déchets alimentaires

Aujourd’hui, les déchets alimentaires bruxellois filent en grande majorité dans les sacs blancs. On estime qu’ils en occupent la moitié. Et ces déchets sont incinérés ici à Bruxelles. On estime leur volume à 170.000 tonnes par an. Seule une toute petite partie est valorisée : ce sont les déchets que vous triez dans les sacs orange. Leur collecte a commencé en 2013 dans une commune-test puis s’est généralisée en 2017 à toute la région bruxelloise. Ces sacs orange représentent plus de 9000 tonnes par an qui sont elles transportées à l’usine de biométhanisation de Ypres en région flamande, à 130 kilomètres de Bruxelles et bientôt à Herstal, en région liégeoise.

Là-bas, ces déchets de cuisine sont transformés en énergie et en digestat, une forme de fertilisant biologique. 17.000 tonnes de déchets verts sont aussi collectées et sont traitées à Forest chez Bruxelles-Compost. D’où cette réflexion : et si on créait une usine de biométhanisation ici à Bruxelles au lieu d’envoyer et de valoriser nos déchets ailleurs ? Ypres devait d’ailleurs être au départ une solution temporaire. D’autant plus qu' il est prévu que les collectes de déchets alimentaires se généralisent d’ici 2023. Une directive européenne datant de mai 2018 va dans ce sens. Cela dit, on n’en est pas encore vraiment à l’obligation de tri.

Le projet d’usine de biométhanisation n’est donc pas nouveau. Cela fait presque 15 ans que l’on en parle en région bruxelloise. Bruxelles Propreté avait d’ailleurs acquis un terrain à Forest avec pour objectif d’y installer l’usine en question, à proximité de l’usine Audi. Suez avait marqué son intérêt de le développer. Mais le projet a été oublié dans les cartons.

Le projet de Véolia : coupler station d’épuration et biométhanisation

Plus de 10 ans plus tard, à l’heure où l’on négocie le prochain gouvernement, un autre projet fait parler de lui. La multinationale Véolia propose d’implanter cette usine de biométhanisation sur le site de la station d’épuration Bruxelles-Nord, qu’elle gère via sa filiale Aquiris.

Cette usine près du site d’Aquiris, ça ne gênerait personne

Ce site comporte plusieurs atouts, explique Nicolas Germond, patron de VEOLIA Belgique-Luxembourg : "Le premier, c’est qu’il y a de l’espace pour ce genre de projet, dans cette zone industrielle et cela bénéficie déjà d’un permis d’environnement renouvelé en 2018. Souvent, le problème avec le biométhane, c’est que cela ne sent pas très bon. Et cela suscite souvent le syndrome NIMBY, 'Not in My Backyard', 'Pas dans mon jardin', ce qui fait que les gens qui sont tout autour ne sont pas forcément contents d’avoir ça dans leur environnement. Il se trouve qu’installer cette usine près du site d’Aquiris, ça ne gênerait personne".

Deuxième atout, la proximité des deux structures. L’énergie produite par l’usine de biométhanisation servirait à la station d’épuration qui en est une grande consommatrice : "On a environ 3.500.000 de coût d’électricité par an. C’est assez colossal, on espère faire une économie substantielle de cette électricité que l’on n’irait plus tirer sur le réseau". La chaleur produite permettrait de sécher les boues de la station pour qu’elles soient brûlées dans l’incinérateur de Bruxelles, situé non loin de là. Jusqu’ici, elles sont envoyées en Allemagne.

Une capacité de 20.000 tonnes/an dans un premier temps

Mais quelle taille pour cette usine ? Sachant qu’une équipe de l’ULB a évalué entre 25 et 50.000 tonnes le volume de bio déchets collectages et valorisables à Bruxelles. Une étude réalisée en se basant notamment sur des expériences menées dans d’autres villes européennes. Véolia mise sur "une capacité de 20.000 tonnes par an dans un premier temps", explique Nicolas Germond. "Et cela pourrait être porté à 40.000 tonnes si le gisement est important".

Il n’est pas question de mélanger les boues d’épuration et les bio déchets, ajoute Véolia. Aujourd’hui en tout cas.

Selon Véolia, aucune rencontre n’a eu lieu avec les négociateurs bruxellois pour discuter du projet. Mais selon nos informations, une note leur aurait été envoyée. Autour de la table, on sait que le projet général d’une usine de biométhanisation divise. Côté francophone, le parti socialiste s’y oppose. DéFI et Ecolo y sont favorables.

Une solution plus complexe ou "décentralisée"

Véolia arrive donc avec un projet clef sur porte dans un dossier qui patine. Un projet qui pourrait être construit en moins de deux ans.

Deux chercheurs de l’ULB craignent que dans ce contexte, les négociateurs impriment un projet d’usine dans leur feuille de route pour la prochaine législature, sans veiller à des paramètres importants.

On risque de se doter d’une usine trop grande

Ils craignent par exemple que l’installation soit surdimensionnée. Stephan Kampelmann explique : "Une usine de biométhanisation en région bruxelloise peut être une bonne idée. Mais tout l’enjeu réside dans les détails. Les deux risques sont de construire trop grand et que l’on ne puisse pas valoriser le digestat à Bruxelles. Concernant la taille de l’infrastructure, l’un des scénarios étudié dans l’étude de faisabilité de l’ULB pour Bruxelles Environnement parle d’une usine de 50.000 tonnes. 50.000 tonnes, c’est beaucoup. Ce n’est pas une quantité que l’on récoltera comme ça, d’ici 5 ou 10 ans. On risque donc aujourd’hui que le gouvernement se dote d’une infrastructure trop grande, qui va tourner à moitié vide pendant une décennie et cette usine produira une quantité de digestat trop importante pour que ce soit absorbable en région bruxelloise, étant donné que la région flamande et la région wallonne ne veulent pas de digestat issu de bio déchets bruxellois. Donc qu’allons-nous faire avec cette matière ?"

Le projet de Véolia, avec ses 20.000 tonnes est réaliste, pour Stephan Kampelmann, mais quel que soit le projet choisi, "il faut donc avoir des garanties concernant le gabarit de l’installation et concernant la séparation entre boues d’épuration et bio déchets". Parce qu’ailleurs, d’autres projets, notamment menés par Véolia, mélangent ou comptent mélanger ces deux matières. Or, les boues d’épuration sont polluées.

Et de restreindre les politiques de prévention et initiatives locales

Son collègue à l’ULB Simon De Muynck rajoute : "Avec une usine trop grande, on sera obligé de la remplir. Cela risque de restreindre les politiques de prévention et de décourager les initiatives locales, comme les composts des Bruxellois, mais aussi les solutions plus élaborées, comme les chalets de compostage, les composts in situ qui se développent beaucoup en France". Cette offre-là doit compter pour Simon De Muynck et éventuellement être complétée "par une centrale de cocompostage de plusieurs lignes, modulables".

Les chercheurs portent d’ailleurs l’Opération Phosphore qui a débuté en 2017, sous l’impulsion de la région bruxelloise, pour faire émerger différentes approches en matière de gestion des biodéchets. Par ailleurs, dans leur article, les deux chercheurs de l’ULB rappellent que "le type de partenariat public-privé envisagé par Véolia n’a pas toujours été sans accroche pour la région bruxelloise". Ils font référence à la fermeture de la station d’épuration Nord en décembre 2009.

Les arguments ou plutôt les balises des uns et des autres sont sur la table. Reste à voir ce que décidera le prochain gouvernement bruxellois.

Aline Wavreille

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