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Trëmma, l'appli de vente en ligne qui ressemble à Vinted mais en version solidaire

Vous avez une garde-robe qui déborde mais vous ne voulez rien jeter ? Deux solutions s’offrent à vous : vendre ou donner. Eh bien désormais, vous pourrez faire les deux d’un seul coup ! L’association Emmaüs, fondée par l’Abbé Pierre, vient de lancer une application de vente en ligne inspirée de la célèbre appli Vinted, elle s’appelle Trëmma, on peut y vendre ses anciens vêtements par un simple clic sauf que le produit de la vente ne revient pas au vendeur mais à des associations. Une initiative qui entend surfer sur la mode du commerce de seconde main en ligne et mais pour le moment Trëmma n’est disponible qu’en France. Nous avons contacté plusieurs associations belges actives dans la collecte et la vente de fringues d’occasion pour voir ce qu’elles en pensaient et si elles comptaient céder à leur tour à cette tendance de la seconde main en ligne.

Depuis plusieurs années, les associations qui récoltent des vêtements pour les revendre le constatent, la quantité des dons augmente mais la qualité régresse. Pourquoi ? Réponse de Marie Bruno, directrice des Magasins du monde d’Oxfam : " On achète de plus en plus de vêtements mais à bas prix et de mauvaise qualité, c’est ce qu’on appelle la fast fashion, des fringues à quelques euros qu’on ne mettra que quelques fois mais qui se dégradent vite. Résultat, quand on veut s’en débarrasser, on nous les donne mais ils sont souvent invendables. " Chez les Petits Riens, le leader de la fripe solidaire en région bruxelloise, Claudia Van Innis confirme la tendance mais pointe une autre raison à cette baisse de qualité : " nous souffrons de plus en plus de la concurrence des sites de vente de seconde main. La personne qui veut vider son armoire est désormais tentée de faire un tri, elle vend les belles pièces sur Vinted ou ailleurs et elle nous donne le reste. En clair, ils siphonnent le marché et nous héritons du second choix. Cela se voit dans nos centres de tri, la proportion de textiles qui finissent à la poubelle a doublé en trois ans, passant de 10 à 19%. Sinon, sur près de 7000 tonnes de vêtements collectés par an, nous en revendons 17% via nos 30 magasins, ce qui est une performance, 28% sont recyclés, 33% exportés et les 19% restants détruits."

Ce double constat d’un succès des ventes en ligne et d’une baisse de qualité des récoltes a poussé l’association française Emmaüs à adapter ses canaux de vente. Il y a quelques années, elle a créé la plate-forme label-emmaus.co et elle vient d’y ajouter Trëmma, une appli numérique qui correspond à l’air du temps. Son fonctionnement ne dépaysera pas les usagers des autres plateformes de vente de seconde main qui ont remplacé les brocantes d’antan.

" Une photo, un clic, explique la cofondatrice Maud Sarda, et l’utilisateur crée son annonce sur Trëmma. Elle sera ensuite récupérée par un modérateur, un salarié d’Emmaüs en insertion, qui sera chargé de la compléter et de la mettre en vente sur label-emmaus.co. Si l’objet trouve preneur, le produit de la vente est reversé non pas au donateur mais au projet de solidarité qu’il a choisi. Le vendeur ne touche donc rien sur ce qu’il a vendu, mais il peut demander un reçu fiscal portant sur 60% de la vente. " Parmi les projets de solidarité sélectionnés par Emmaüs, on trouve par exemple une ferme de réinsertion pour des femmes en fin de peine de prison ou une ressourcerie qui emploie 12 salariés en contrat d’insertion. L’objectif d’Emmaüs est de récolter un million d’euros de dons sur trois ans. "Tout le monde n’a pas les moyens de soutenir des projets solidaires sur une plateforme de crowdfunding classique. Notre solution permet à tous de pouvoir prendre part à l’économie circulaire à son échelle, en donnant un objet dont il souhaite se débarrasser".

On pourrait s’attendre à voir Emmaüs-Belgique imiter son cousin français et adopter l’appli Trëmma, mais " c’est trop lourd à mettre en place, on préfère donner la priorité à la vente physique qui a repris dans nos 4 centres de Wallonie et de Bruxelles. Ce n’est pourtant pas un refus de la modernité, d’ailleurs nous menons des actions via Facebook." Aux Petits Riens, Claudia Van Innis reconnaît que " notre activité économique va devoir se digitaliser, c’est un challenge important si nous voulons résister aux plates-formes commerciales que sont Vinted et autres Marketplace, nous en sommes conscients, nous y travaillons mais nous n’avons pas encore de projet concret en vue. La mode de la récup nous réjouit, la seconde main a la cote, c’est bien, mais le défi logistique n’est pas mince et cela un coût d’autant plus lourd que nous vendons des produits à tout petit prix et que les belles pièces nous filent sous le nez pour alimenter les sites commerciaux. 

" Chez Oxfam-Belgique, Marie Bruno tient le même langage : " l’appli d’Emmaüs-France est créative, originale, intéressante mais elle demande une infrastructure et des moyens que nous n’avons pas pour l’instant. Et puis, n’oublions pas que la vente en ligne a aussi ses effets pervers. On achète d’un simple clic, on croit participer à un mouvement circulaire aux vertus écologiques mais est-ce la réalité quand les colis doivent traverser l’Europe, livrés par des travailleurs sous-payés ? La véritable économie responsable implique une certaine proximité. Nous préférons soutenir un commerce local, alternatif et durable en revendant des produits de qualité qui passeront plus d’un été. Et cela passe par une sensibilisation des consommateurs. Il faut combattre la surconsommation, acheter moins et mieux, c’est un message que nous diffusons dans les écoles ou via des campagnes. "

Du coup, si les Belges réduisaient leur appétit pour les fringues, les associations risqueraient de récolter moins de vêtements usagés, mais cela les gêneraient-elles ? "Pas vraiment. Ça pourrait même nous arranger, explique une responsable d’association, ce qui nous intéresse, c’est ce qui a une chance d’être revendu. Par contre, on espère tous réduire les quantités de textiles inutilisables, les fonds de grenier dont les gens nous inondent au lieu de les mettre à la déchèterie, ceux-là doivent être détruits et au lieu de nous en apporter, cela nous coûte de l’argent. Et ce n’est pas une appli comme Trëmma qui va régler le problème !"

Eric Boever

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