Trafic de migrants : la face cachée d’un big business

Ils sont des centaines chaque soir à tenter de monter dans des camions pour rejoindre le Royaume Uni.

Des migrants qui ont le plus souvent recours à des réseaux de passeurs. De 500 à 4500 euros le voyage. Le business est juteux et pourtant risqué. Enquête sur les parkings autoroutiers du pays.

D’abord, plantons le décor. Selon les chiffres d’Europol, l’agence européenne de police criminelle, 90% des personnes qui entrent dans l’Union Européenne ont fait appel à des réseaux de trafiquants. En Belgique, le nombre de dossiers ouverts au Parquet fédéral pour des faits de trafic d’êtres humains a plus que doublé en quatre ans. 219 dossiers ouverts en 2013 contre 467 dossiers en 2017. Des chiffres qui donnent une idée de l’ampleur du trafic de migrants sur notre territoire.

Un big business

Diego, c’est son nom d’emprunt, est érythréen. Cela fait déjà plusieurs mois qu’il tente de rejoindre le Royaume-Uni en montant dans des camions sur les parkings autoroutiers du pays. « Quand tu vas au parc Maximilien (parc situé à Bruxelles près de la gare du Nord où se retrouvent beaucoup de migrants), il y a beaucoup de « brokers ». Si tu es un migrant ou un réfugié, n’importe qui te montreras qui est un passeur. Ensuite tu vas lui parler. Il te demandera de l’argent. Tu lui donneras cet argent. Cet argent il ne te le rendra pas si tu ne veux pas. Il te dira la première fois : « si tu me donnes cet argent, je ne te le rendrai jamais jusqu’à ce que tu arrives au Royaume-Uni ». »

Et lorsqu’il y a demande, il y a offre. Selon les chiffres du Parquet fédéral, en 2015, le trafic de migrants en Belgique représentait 5 à 6 millions d’euros. Un chiffre qui reste bien en dessous de la réalité puisque la plupart du temps, les enquêteurs sont incapables de récupérer l’argent comme l’explique Ann Lukowiak, magistrate en charge de la lutte contre le trafic d’être humain pour le Parquet fédéral : « Le seul problème qu’on a en Belgique c’est que quand on a un dossier, on ne trouve jamais l’argent parce que l’argent est soit payé dans le pays d’origine et il est bloqué là-bas jusqu’à ce que la personne arrive au Royaume Uni et il sera alors déboursé au Royaume Uni ».

L’offre va dépendre des moyens que les migrants ont pour tenter de rejoindre le Royaume-Uni. La somme déboursée va déterminer le type de réseaux de passeurs utilisés et le niveau de garantie d’arriver à bon port. Les autorités judiciaires ont identifié trois principaux profils de passeurs.

Des sommes qui peuvent parfois monter encore plus. Dans certains cas, les migrants font appel à des réseaux de passeurs basés dans leurs pays d’origine ou dans des pays qu’ils traversent avant d’arriver en Europe. Cela peut aller de 10.000 à 15.000 euros, parfois plus. Les passeurs vont alors demander de bloquer la somme, soit dans le pays d’origine, soit dans le pays de destination (le plus souvent le Royaume Uni) et l’argent ne sera débloqué que le migrant une fois arrivé à destination.

Un business juteux et qui selon Ann Lukowiak, n’est pas près de s’arrêter : « Le fait que le trafic est un big business et qu’il y a de plus en plus d’organisations qui s’y mettent veut dire que ça rapporte bien. Et le risque n’est pas très grand. Ils perdent un migrant, pour eux c’est une marchandise ce n’est pas une personne ».

Les autorités désemparées

Face à ce phénomène, les forces de police et les parquets du pays ont du mal à lutter. Car les réseaux sont parfois temporaires et dans d’autres cas très bien organisés, la lutte n’est donc pas aisée. La police fédérale en collaboration avec les polices locales mène très souvent des opérations de type « Médusa » ayant pour but d’identifier et d’interpeller des migrants. Des interpellations qui finissent bien souvent par la rédaction d’un ordre de quitter le territoire pour le migrant. Un bout de papier qui finit bien souvent à la poubelle. « De temps en temps, on revoit des gens de nouveau qui ont déjà été interceptés il y a quelques jours. Eux de leur côté, ils vont continuer de traverser la province pour traverser la Manche. C’est leur but. Donc un ordre de quitter le territoire, je ne pense pas que ça va effrayer les gens. » Et à la question : « N’est-ce pas un désespérant pour la police ? », il répond : « Oui, un tout petit peu mais quand même c’est un boulot ». Un boulot qui pour Dirk Declerck, de la police fédérale de Flandre orientale est nécessaire pour la santé des migrants, leur sécurité et aussi celle des personnes qui habitent à proximité des parkings autoroutiers.

Pourquoi le Royaume-Uni ?

La plupart du temps, les migrants en transit dans notre pays tentent de rejoindre le Royaume-Uni. Un choix qui selon Ann Lukowiak, s’explique par trois facteurs.

  • Un passé migratoire

L’histoire du Royaume-Uni de par ses anciennes colonies est liée à l’immigration. Certains migrants ont donc déjà des connaissances qui se trouvent au Royaume-Uni. Enfin, la facilité de la langue est aussi un facteur important.

  • L’absence de contrôle d’identité

La législation britannique rend l’usage de la carte d’identité presque inutile. « Ce qui est très attrayant c’est qu’on n’a pas besoin d’une carte d’identité une fois qu’on est là-bas », explique Ann Lukowiak. « Quand on dit je m’appelle Jean Dumont, le policier ou la commune va accepter sans devoir donner des documents. Et la police ne peut pas vous contrôler dans la rue parce que c’est une atteinte à la liberté privée. On ne peut pas le faire sauf si on a des soupçons de crime commis. »

  • L’économie parallèle

Le Royaume-Uni est aussi connu pour son économie parallèle. Selon Ann Lukowiak, « c’est très facile d’ouvrir un commerce là-bas. En deux jours c’est fait. On n’a pas besoin de toute cette administration et même sous un faux nom, on peut ouvrir un commerce ».

M.C.

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