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Procès Mawda : "Mon client porte un poids qui l'écrase depuis 2 ans", déclare l'avocat du policier

Laurent Kennes, l’avocat du policier est le premier avocat de la défense à plaider.

 Une plaidoirie que l’on pressent d’emblée délicate. Le réquisitoire reproche au policier son attitude lors de l’intervention mais aussi après celle-ci.

De son côté, son avocat brosse d’abord un portrait de la personnalité du policier en insistant sur son parcours. Il s’agit d’humaniser le débat judiciaire afin de pouvoir le nuancer.


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Son client est d’origine portugaise, il fait partie de ces "reconvertis" débarqués à la police fédérale début des années 2000 suite à la fermeture de son entreprise : "En 2008, la société dans laquelle il travaille fait faillite. À 36 ans, il se reconvertit dans la police parce qu’il aime les motos et les voitures". Ce qui après avoir réussi l’académie de police le conduit à choisir la police de la route. "Il a 46 ans au moment des faits, ce n’est pas un guerrier, il n’a jamais tiré sur personne. Il a juste appris à tirer sur des cibles. Il est marié et a un fils".

Son métier n’est pas d’arrêter des migrants

Pour Laurent Kennes, l’important est de changer l’image de son client chez certains, celui d’un chasseur de migrants : "Son métier n’est pas d’arrêter des migrants, mais d’arrêter des personnes qui roulent trop vite, qui ont un phare cassé, parfois il intervient sur des trafiquants de drogue ou des personnes qui se cachent dans des camions".

Et Laurent Kennes d’enfoncer le clou : "On dirait presque que c’est devenu une vocation d’arrêter des migrants toute la journée. Ce n’est pas le cas même si c’est arrivé".

En un millième de seconde, il réagit. Il charge son arme. Il agit par réflexe plutôt que par mûre réflexion

Et puis il faut bien en arriver aux faits, le moment délicat, celui du "tir accidentel" : "Le 16 mai 2018, le policier est monté dans une nouvelle voiture de police, très puissante, conduite par son collègue qui a trente ans d’expérience. Une équipe de Namur leur demande de prendre en chasse une camionnette blanche.

La course se poursuit. Le collègue de l’auteur du tir saisit son arme tout en conduisant et il la montre au chauffeur qui ne s’arrête pas. Il y a du mouvement, la camionnette tente de percuter la voiture de police. On risque l’accident. Personne ne s’arrête. Son collègue lui dit de sortir son arme à son tour. Il s’exécute et pense bien faire. Il y a l’adrénaline, la peur d’avoir un accident. Mon client ouvre la fenêtre, sort son arme, se penche en dehors de l’auto. C’est dangereux pour lui car il risque d’être percuté. Il fait signe avec son bras armé. Cela ne sert à rien. En un millième de seconde, il réagit. Il charge son arme. Il agit par réflexe plutôt que par mûre réflexion. Il vise le pneu. La crevaison lente ! Une solution. Ça va arrêter ce chauffard ! Tout va très vite, la camionnette remonte, il ne tire pas, il hésite, il cherche à savoir s’il peut tirer dans le pneu et pas ailleurs. La camionnette donne un coup de volant vers la gauche. Le policier a une partie de son corps dehors, cherche à s’agripper à quelque chose, il relève son corps pour empêcher d’être emporté dehors. Sa main droite agrippe et se crispe. Et c’est plus que 28 newton", (la pression nécessaire pour déclencher le revolver Smith & Wesson, ndlr).


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Démonstration pour la défense qu’il s’agit bien d’un tir involontaire, accidentel, ce qui du même coup sur le plan juridique tend à faire disparaître l’élément intentionnel au moins au moment du tir. Même si cette intention de tirer est bien présente peu de temps avant le tir, lorsque le policier chambre son arme et paraît déterminé à chercher l’opportunité de tirer dans le pneu pour obliger la camionnette à s’arrêter.

Il porte le poids d’une culpabilité humaine

Sur la délicate question de l’attitude du policier après le tir, moment où personne ne semble savoir qu’un des policiers a touché mortellement la fillette dans la camionnette, Laurent Kennes livre sa version : "À 7 heures du matin, il apprend et il n’en revient pas. Depuis, il porte le poids d’une culpabilité humaine, il se sent coupable. Non pas juridiquement, mais émotionnellement".

La gestion de la crise migratoire pointée du doigt

Viennent ensuite les conséquences de son geste, la presse, les journalistes, l’incapacité de travail, il devient taciturne décrit l’avocat : "Sa femme ne le reconnaît pas. Il se sent moche, nul, il entend, il lit ce qu’on dit de lui, de cette affaire. Il ne porte pas seulement le poids de la mort d’un enfant, qu’il le veuille ou non, il porte les cris "justice pour Mawda"".

Et l’avocat d’ajouter cette sentence qui semble s’adresser à l’Etat belge ou au gouvernement en place à l’époque : "Il porte le poids d’une migration mal gérée en Belgique et en Europe. Un poids qui le dépasse et qui l’écrase depuis deux ans".

Plaider l’acquittement

Les parties civiles n’ont pas le monopole de l’humanité ajoute l’avocat : "nous parlons tous d’un drame humain, rendre la justice, c’est entendre que Victor ne comparait pas en tenue de policier, mais en tant qu’être humain, issu de l’immigration portugaise, mari, papa et traumatisé par la mort de Mawda", indique l’avocat avant d’en venir aux aspects plus techniques de sa plaidoirie. Il plaide l’acquittement ou à titre subsidiaire la suspension du prononcé.

Patrick Michalle avec Mélanie Joris et agences

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