Partir à Compostelle ? "Marcher vers Saint-Jacques, c’est une transformation intérieure"

Année particulière pour le pèlerinage à Compostelle en Galice, au nord-ouest de l’Espagne. Lorsque le 25 juillet (jour de Saint Jacques le Majeur) tombe un dimanche, comme c’est le cas en 2021, cela donne lieu à une année jubilaire. Cela arrive quatre fois tous les 28 ans et la dernière fois c’était en 2010.

Année particulière aussi, parce que la crise sanitaire n’est pas terminée. Difficile, dans ce contexte, d’imaginer des festivités sur place, comme on a pu les connaître lors des précédentes éditions.

Or, certaines personnes calculent leur itinéraire pour arriver le 25 juillet. Mais qu’à cela ne tienne, aidés de leur canne des pèlerins et pèlerines sont sur la route avec leur sac à dos, sans oublier la fameuse coquille de Saint-Jacques.

Pascal Duchêne est le président de l’association Belge des amis de Saint-Jacques de Compostelle. Le but de cette association qui existe depuis 35 ans est, entre autres, d’aider les futurs pèlerins dans la préparation de leur voyage à Saint-Jacques. Pour cela, elle peut compter parmi ses membres des personnes qui ont déjà fait le pèlerinage. Elle est aussi en lien avec les instances galiciennes en Belgique et en Galice.

Les derniers chiffres disponibles par l’association indiquent qu’une centaine de Belges sont arrivés à Compostelle depuis le mois de janvier dernier. Pour donner un élément de comparaison, ils étaient plus de 2300, pour toute l’année 2019. Cette année-là encore, 347.000 pèlerins au total s’étaient rendus à Compostelle jusqu’au bureau des pèlerins pour s’enregistrer.

"Une année sainte à tendance à faire bondir le nombre de personnes qui arrivent", explique Pascal Duchêne. Et, "tous les travaux de préparation de l’année sainte depuis 5 ans en Galice ou ailleurs en Europe tablaient sur 450.000 personnes arrivant à Compostelle cette année. Et ce ne sera sûrement pas le cas".

Notons que le pèlerinage ne s’arrête pas après le 25 juillet et que des personnes partiront encore au mois d’août et septembre.

Le pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle, est l’un des trois principaux de la Chrétienté avec Jérusalem et Rome. "Le fait de marcher vers Compostelle est une transformation intérieure et qui est comparé à la symbolique de notre vie […] et à la fin, par rapport à la tradition chrétienne, vers la résurrection après notre mort terrestre", précise Pascal Duchêne qui a déjà marché quatre fois vers Saint-Jacques.

Le président de l’association Belge des amis de Saint-Jacques de Compostelle nous explique que l’on retrouve sur la route des personnes qui font le pèlerinage dans un but de foi, dans un but spirituel au sens large et d’autres encore qui se démarquent tout à fait d’une motivation religieuse.


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Notons que le pèlerinage peut se faire dans la tradition à pied, mais aussi à vélo, à cheval ou encore, comme à l’époque médiévale, avec un voilier jusqu’à la Corogne et terminer à pied. Quant aux personnes à mobilité réduite, les autorités ont, explique Pascal Duchêne, fait la promotion et le nécessaire pour rendre le chemin accessible à toutes et tous et ils encouragent les associations jacquaires (en rapport avec Saint-Jacques : ndlr) européennes à aider les pèlerins en situation de handicap à rejoindre Compostelle à l’aide, par exemple, de joëlettes, le nom donné à une sorte de chaise à porteurs avec une roue, un bras arrière et des bras devant pour tirer quelqu’un.

Un pèlerin partant de Belgique va parcourir plus ou moins 2300 kilomètres. Avec une moyenne de 20-30 km/jour à pied, le voyage peut se faire en plus ou moins 70 jours. L’idée est de pouvoir loger dans des auberges (albergues – logement pour les pèlerins) tout au long du parcours, mais jusqu’au nord de Paris, voire jusqu’à la Loire, il y a moins de logements.

Notons que des réseaux d’entraide existent aussi, y compris en Belgique, qui peuvent accueillir des pèlerins. Une fois en Espagne, les albergues sont plus nombreux. Rien n’empêche, non plus, de dormir à l’hôtel.

Pour avoir accès aux albergues, les personnes doivent posséder la credencial. Document important, puisqu’il permettra aussi au pèlerin arrivé à Compostelle d’obtenir la Compostela, un certificat qui prouve que la personne a bien fait le pèlerinage.

Si le pèlerinage peut se faire d’une traite ou par étapes, échelonnées sur plusieurs années. Certains, n’hésiteront pas à le refaire. Pascal Duchêne dit d’ailleurs que c’est "un virus (le chemin de Saint-Jacques) encore pire que celui que nous connaissons. Mais nous avons le vaccin qui finalement consiste à se remettre une dizaine de jours en chemin".

L’atmosphère est particulière sur les chemins et c’est aussi le cas en Belgique. En raison de la pandémie, nous explique le président de l’association, les personnes redécouvraient aussi les chemins qui étaient sur le pas de leur porte.

Le budget

D’après l’expérience de Pascal Duchêne, un budget de 30-35 euros par jour est une bonne base. Mais, d’après les statistiques officielles de la Cathédrale de Saint-Jacques, certaines personnes dépensent 10 euros/jour et ils s’en sortent. D’autres dépensent 200 euros/jour.

Finalement, tout dépend du type de logement (hôtel, albergue, etc.). "C’est aussi à chacun son chemin, par rapport au budget". Voyager gratuitement ? "Ça peut se faire, vous pouvez encore vivre de la charité. Certaines personnes le tentent encore". Il y a encore 20 ans, cela était encore relativement courant, observe-t-il.


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Thierry Barras a démarré son deuxième pèlerinage le 1er juillet dernier, le jour de la Saint Thierry. Il est parti de Vance, un village de la commune d’Etalle, dans la province de Luxembourg. Pensionné depuis 2 ans, il en est déjà à son deuxième pèlerinage. En 2020, il était aussi parti le 1er juillet. Il avait suivi le "camino francés", qui est l’itinéraire à travers l’intérieur des terres en Espagne et était arrivé le 15 septembre à Saint-Jacques de Compostelle.

Cette année, l’itinéraire est un peu différent en France et puis en Espagne il empruntera le "camino del norte" qui longe la côte nord espagnole à partir du Pays-Basque. Ce vendredi, il est arrivé à Cluny en Saône-et-Loire.

 

Avec la crise sanitaire "il faut être débrouillard"

Thierry a entrepris seul son voyage. Cela ne l’empêche pas de faire des rencontres et parfois faire des bouts de chemin avec d’autres pèlerins. Il ne souhaite pas faire de plans et laisse place à l’improvisation. Pour les logements, par exemple, il cherche des accueils jacquaires (pour les pèlerins), chez des familles bénévoles ou chez des particuliers qui lui laissent un bout de jardin pour poser sa tente.

Avec la crise sanitaire, dit-il "il faut être débrouillard et ne pas avoir peur de demander à gauche et à droite si on peut loger. Et parfois, on tombe sur des gens sympas. On peut même prendre une douche". Thierry explique que l’année dernière, beaucoup de refuges pour les pèlerins étaient fermés. Idem en Espagne pour les auberges "mais comme on était tellement peu de pèlerins sur le camino francés, quand il y avait une auberge ouverte, il y avait automatiquement de la place".

Pour nous donner un ordre de grandeur, il nous donne des chiffres. A Compostelle, du mois de mai à septembre, "il arrive 4000 à 5000 pèlerins par jour". L’année dernière, lorsqu’il est allé chercher sa "Compostela" ou son certificat "on était 219 sur la journée".

Ses motivations

Dans les motivations qui ont poussé Thierry sur le chemin de Saint-Jacques, il y a d’abord une part de spiritualité, dit-il. Et puis, "on se rappelle de périodes de notre vie […] C’est un chemin de réflexion et ça s’y prête merveilleusement bien parce qu’il y a des chemins de campagne, dans les bois, il y a le calme, la nature ou encore des vestiges, des hameaux". Il aime aussi s'imaginer les pèlerins du Moyen Âge qui n’avaient pas de téléphone ou de carte.

Mais "ma motivation c’est surtout de rencontrer des gens. Et on rencontre des gens très sympas". Sans oublier, explique-t-il, l’esprit de découverte avec des paysages, des villages, des églises, des monuments historiques, etc. que l’on ne verrait pas en voiture.

Qu’est-ce qui pousse une personne à partir, marcher jusqu’à Saint-Jacques. Le président de l’association Belge des amis de Saint-Jacques de Compostelle en a vu beaucoup partir. "Souvent, c’est à la suite de ce qu’on appelle un accident de vie". Il donne quelques exemples : la perte d’un être proche, une maladie, des problèmes familiaux, des personnes qui ne savent plus où elles en sont dans leur vie.


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"C’est vraiment une remise en question […] C’est ça qui les met en route. Une rupture dans leur quotidien et ils doivent retrouver un équilibre". La recherche de simplicité est aussi une motivation courante "vouloir s’éloigner d’un monde matérialiste […] les personnes ont entendu dire qu’on revient à l’essentiel quand on va sur les chemins de Saint-Jacques. On retrouve, je dirais, son humanité première et c’est cela qui les tente".

Il existe d’autres motivations : sportives, culturelles, etc. "Partir à Compostelle à maintenant des motivations très larges", mais Pascal Duchêne observe que les personnes sont petit à petit transformées par le chemin "C’est le chemin qui les transforme et qui les faits avancer dans la vie".

Et il conclut : "Au retour, on essaye de leur faire prendre conscience qu’en revenant, il y a encore du travail à faire. Ça, c’est le troisième pèlerinage après la préparation et la marche. C’est le retour dans un environnement que l’on pense connaître et qu’on est peut-être aussi appelé à transformer, comme on a été transformé soi-même".

M. A.

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