Non, ce reportage ne montre pas de "faux patients" Covid pour "faire pleurer dans les chaumières"

C’est un reportage tourné dans une unité Covid 19 des cliniques universitaires Saint-Luc, début octobre.

On y voit des malades hospitalisés témoigner face caméra, comme cette dame, qui évoque "tous les gens dehors, qui font un déni de ce Covid, ils ne se rendent pas compte comme tout le monde doit courir ici". On y entend une infirmière expliquer que "psychologiquement, on n’est pas prêt" pour une seconde vague…

Cette vidéo est montée de toutes pièces, les comédiennes sont bien souriantes

Au moment du tournage, 28 patients sont hospitalisés à Saint-Luc à cause du coronavirus, dont 5 aux soins intensifs. Sur Facebook, en quatre jours, la vidéo récolte 316.000 vues de plus d’une minute (plus de 1,4 million au total) et suscite 20.000 commentaires. Et parmi eux, nombre d’accusations, de soupçons.

Florilège : "qui nous prouve que c’est la réalité ou pas ?", "ils veulent juste impressionner pour justifier quoi… une dictature sanitaire ?", "cette vidéo est montée de toutes pièces, les comédiennes sont bien souriantes", "ces patients sont à mon avis hospitalisés pour d’autres pathologies pulmonaires", "reportage manipulé : l’appareil respiratoire est un aérosol qui distribue un médoc utilisé aussi dans le cas de bronchites", "propagande, ils n’ont vraiment pas l’air d’être malades", "c’est surtout de très bons acteurs pour faire pleurer dans les chaumières", "il n’est pas normal de montrer des patients dans des services soi-disant covid, personne ne peut y entrer",

Revoir la vidéo tournée aux Cliniques universitaires Saint-Luc ici :

Une méfiance qui vire au déni de réalité. Et le paradoxe, c’est que ce reportage a justement été tourné à l’intention des sceptiques. Gilles Monnat, qui a réalisé le tournage le lundi 5 octobre, a pris au mot l’infectiologue Leïla Belkhir quand elle a déclaré sur le plateau d’une émission télé qu’elle invitait ceux "qui n’y croient pas" à venir visiter son unité. "J’y suis allé de manière très naïve, simplement en disant ‘faites-moi faire un tour de votre unité’", explique Gilles. "J’y suis allé un après-midi et ce que j’ai enregistré, c’est simplement du live, pris sur le moment, il n’y a rien qui est préparé, la seule chose que j’ai demandée, c’est de demander avant aux patients s’ils étaient d’accord d’être filmés".


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Une immersion de 14 heures à 18 heures pour donner à voir ce qui se passe derrière les murs de l’hôpital, dans une unité de soins pour malades du Covid (pas aux soins intensifs), ni plus ni moins, et sans a priori dans un sens ou l’autre. Dans la séquence, les chiffres du jour sont indiqués, et on voit que la situation est sous contrôle, tout en précisant qu’il manque des infirmières et que l’inquiétude est là. "Malgré ça, il y a quand même des gens qui disent encore que c’est du cinéma et face à ça, j’avoue que je ne sais pas quoi faire", poursuit Gilles. "A ce moment-là, tu te demandes : même si tu prenais ces gens, que tu les amenais dans une unité et que tu les habillais [avec un équipement de protection], des gens diraient que c’est une mise en scène de l’hôpital, des figurants".

Impossible d’estimer la proportion d’internautes convaincus d’avoir déjoué un mensonge, détecté de faux malades (parce qu’ils ne correspondent pas à l’image qu’ils s’en font ? qu’ils sont dans un état moins grave que d’autres, n’étant pas en soins intensifs ?), repéré des incohérences révélatrices d’une mise en scène (le respirateur, la présence d’une équipe télé dans un lieu difficile d’accès, le sourire d’intervenants…), sans chercher d’autres explications qu’une volonté de manipulation et de propagande de la part de la RTBF. Les explications sont pourtant parfois très simples : le respirateur est effectivement à la fois utilisé pour le Covid et pour d’autres pathologies, une équipe télé a effectivement accès à ce type d’unité moyennant accord de l’hôpital et équipement adapté, il arrive aux gens de sourire dans leur cadre professionnel (est-il vraiment besoin de le dire ?)… Par exemple.

On le sait, les réactions sur les réseaux sociaux ne sont pas non plus le reflet de toute l’opinion publique. A la rédaction, nous sommes toutefois conscients que nous sommes parfois accusés d’en faire trop et d’exagérer, parfois au contraire accusés de minimiser et d’être trop rassurants (notamment par rapport aux chiffres, voir cet article d’Inside à ce sujet). Et nous sommes aussi bien conscients que cela s’inscrit dans un contexte plus général de perte de confiance du public envers la presse. De là à ce que certains concluent que des malades ne sont pas vraiment malades et que le reportage n’en est pas un…

On est dans cette situation qu’on voulait éviter, c’est dommage, et c’est triste, tellement triste

"Le bon ton est difficile car il y a une méfiance (pas chez tout le monde)", réagit Leïla Belkhir. "Ça reste important de sensibiliser. Après moi, je n’ai jamais voulu avoir – je ne pense pas que je l’aie- de discours d’exagération. Je pense qu’il y a moyen de sensibiliser les gens, d’expliquer les faits tels qu’ils sont, sans pour autant en mettre trois couches. La réalité, c’est que depuis quelques semaines, même si on ne voulait pas nous croire, nous cliniciens, on répète : ‘attention au niveau des hôpitaux, ça augmente, ça risque de déstabiliser notre système de soins, on va peut-être être amené à décaler des opérations’… Il y a des gens qui continuent à ne pas y croire, mais on y est malheureusement. A Liège c’est catastrophique, et nous, on commence aussi à déprogrammer, on est dans cette situation qu’on voulait éviter, c’est dommage, et c’est triste, tellement triste."

Aujourd’hui, aux cliniques universitaires Saint-Luc, près de trois semaines après le tournage, la situation a empiré : ce matin, il y avait 19 personnes aux soins intensifs et 76 dans quatre autres unités de soins (plus de 3 fois plus que le 5 octobre). "On ouvre urgemment notre cinquième unité aujourd’hui", précise l’infectiologue. Tous les hôpitaux devront passer en phase "2A" le 2 novembre (60% des lits de soins intensifs réservés aux patients Covid), avec des réalités qui restent actuellement contrastées sur le terrain, certains pouvant accueillir des patients d’autres hôpitaux, d’autres étant déjà en situation critique, comme on l’a vu à Charleroi dans le reportage diffusé au Journal télévisé ce jeudi 22 octobre.

Revoir le reportage consacré à la situation au CHU de Charleroi :

Un contexte propice à la pensée conspirationniste ?

La vidéo RTBF Info n’est pas la seule à alimenter un discours de type conspirationniste autour du coronavirus. A une autre échelle, on voit beaucoup de théories surgir et circuler, notamment sur les réseaux sociaux : lien avec la 5G, orchestration par Bill Gates, prétexte pour l’installation d’une dictature mondiale… En quoi le contexte actuel est-il favorable à ce type de thèses ? C’était la question posée dans le débat des Décodeurs récemment.

Pour la professeure en sciences sociales Jacinthe Mazzocchetti (UCLouvain), il importe d’abord de rappeler qu’il faut distinguer complots (et il y en a eu, des complots avérés, dans l’Histoire) et pensée conspirationniste. Et qu’il faut se demander ce que cherchent – et trouvent — ceux qui adhèrent et font circuler les contenus conspirationnistes autour du coronavirus. "Ils cherchent une mise en sens par rapport à la complexité du monde, à la violence, aux incertitudes, aux incohérences, aux ambivalences, qui peut reposer au départ sur des faits avérés ou des questions clefs : la question des inégalités, des lobbys (souvent une grande question derrière le registre complotiste), la question de l’incertitude dans l’avenir et puis c’est aussi l’idée de ne plus être simplement passif par rapport au cours du monde mais de reprendre un peu possession, d’être acteur, actif", dit-elle au micro de Marie Van Cutsem et François Heureux.

"Ce qu’on vit pour le moment, ça s’inscrit dans un contexte où ce type de pensée va croissant depuis au moins une vingtaine d’années, avec une augmentation de la défiance vis-à-vis des institutions, des politiques, des médias, une augmentation du sentiment d’injustice, d’impuissance et la recherche vraiment d’un autre narratif, qui est de donner sens, de comprendre, de relier aussi toute une série de questions qui semblent disparates."

Revoir le débat des Décodeurs (16 octobre 2020, La Première) :

Des idées qui circulaient déjà sont nourries notamment par l’incertitude, l’inquiétude, les incohérences liées à la gestion de l’épidémie. La crise de confiance vis-à-vis des médias, déjà bien présente, trouve un nouveau terreau. "Tout comme la presse parle plus volontiers des trains qui déraillent plutôt que des trains qui arrivent à l’heure, peut-être que les individus retiennent plutôt quand la presse déraille, quand il y a des erreurs […]", suggère Julien Lecomte, formateur à l'Université de Paix (éducation aux médias). Des erreurs ou des incohérences qui existent bel et bien et qui alimentent une critique des médias, pas forcément problématique en soi de prime abord. Mais "ce n’est pas parce qu’on a ce type de questionnements, ce doute qui peut paraître sain en apparence, qu’on va se tourner vers des thèses, des sources et des raisonnements fiables."

La pensée conspirationniste sait, dans un sens absolu, avec une argumentation fermée qui a réponse à tout

C’est l’un des aspects qui distingue la pensée conspirationniste de la pensée critique développée en sciences sociales, dans laquelle, explique Jacinthe Mazzocchetti, "on n’a jamais de réponse absolue, fermée, unique : c’est une pensée de la complexité, qui est aussi une pensée du doute mais dans un autre sens, c’est-à-dire qu’on va avoir de multiples hypothèses, qu’on va chercher les failles de la théorie. La pensée conspirationniste ne s’embarrasse pas du tout de tout ça : à un moment donné, elle sait, dans un sens absolu avec une argumentation fermée qui a réponse à tout, et comme c‘est son ressort, son principe même, c’est ça qui rend la discussion très difficile voire impossible parfois."

Cet article pourra-t-il ouvrir le dialogue ? Sans doute pas pour ceux qui y verraient automatiquement une tentative de manipulation de plus. Mais si vous l’avez lu jusqu’ici, malgré ses inévitables imperfections, c’est que tout n’est pas perdu.


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Précision : A noter que depuis la première mise en ligne sur Facebook de la vidéo RTBF Info, le nom d’une patiente cité lors d’un échange médical filmé a été supprimé suite à la demande d’un proche, pour des raisons de protection de la vie privée.

Un article Inside de Sylvia Falcinelli, journaliste à la rédaction Info

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