Mémoires vives (3/13) : Père Gaëtan et Sophie, de la soutane à l'alliance

Si vous regrettez de ne pas avoir assez questionné vos grands-parents, voici l’occasion de vous rattraper ! A travers une série de reportages, la RTBF vous propose de fouiller les greniers, d’ouvrir les vieux albums, d’explorer la mémoire des...

Si vous regrettez de ne pas avoir assez questionné vos grands-parents, voici l’occasion de vous rattraper ! A travers une série de reportages, la RTBF vous propose de fouiller les greniers, d’ouvrir les vieux albums, d’explorer la mémoire des anciens à la recherche d’histoires du passé. Des histoires pourtant bien vivantes, racontées par celles et ceux qui sont encore parmi nous et ont pourtant vécu une époque qui semble déjà si lointaine. Quel que soit le thème (la vie de château, les lavoirs, les écoles ménagères, la contrebande, … ),  les reportages dessinent la silhouette de nos ancêtres et, au passage, permettent de mesurer le chemin parcouru. C’est l’occasion de graver notre mémoire collective, de creuser les sillons du 45 tours de notre tradition orale…

 

Sophie feuillette les pages du livre d’or de son mariage avec Gaëtan. Encore émue, elle lit l’un des mots laissés par un invité : " Gaëtan et Sophie, vous n’avez pas à vous justifier. Vous avez pris une décision en conscience, il vous faut l’assumer pleinement et sans sentiment de culpabilité. Soyez heureux. De tout cœur avec vous. " Compréhension, et bienveillance. Face à leur décision de se marier, Gaëtan et Sophie n’ont pas toujours eu ce type de réaction, loin de là.

C’était en 1973. Elle était institutrice, et lui était prêtre depuis déjà 10 ans. Pour pouvoir se marier, il quitte donc l’Eglise et retourne à l’état laïc. Les critiques ne manqueront pas, les commérages non plus. Signe que, même aujourd’hui, leur histoire n’est pas facile à assumer, ils se sont choisis ces prénoms d’emprunt. Leur amour, pourtant, est né comme beaucoup d’autres : naturellement, progressivement, au fil des rencontres. 

Boum boum

J’ai rencontré Gaëtan en allant régulièrement à l’église et chez lui. On parlait beaucoup et, un jour, je me souviens, j’étais dans ma 2CV et lui était devant moi, il m’a fait un petit signe dans le rétroviseur et  mon petit cœur a fait boum boum. C’était la première fois. " Jean finit par lui demander du temps. Ils ne se voient plus pendant 6 mois, puis il demande à la revoir. " Alors que je n’attendais plus rien, on s’est revus.  Gaëtan s’est mis à pleurer avant qu’il ne puisse dire " je crois que je t ‘aime ". Moi aussi, j’avais envie de faire ma vie avec lui. Et ça a été assez vite, comme ça. "  Gaëtan poursuit : " J’avais fait une analyse chez un psy. Forcément, il y avait des résistances. Il a fallu ces 6 mois pour vaincre ces résistances et quand je suis arrivé chez Sophie, ce jour-là, je n’étais pas décidé à faire une déclaration.  Ca s’est lâché tout seul. Je n’ai même pas l’impression que ce soit moi qui aie pris une décision. C’est comme si la petite brèche s’était ouverte toute grande. "

Et si Gaëtan a laissé la brèche s’ouvrir, c’est aussi  à cause - ou grâce - au contexte de l’époque. C’est le début des années 70, juste après  la libération des mœurs de Mai 68, et  le concile Vatican II. Ce concile (1962-65) est censé faire entrer l’Eglise dans la modernité, la réconcilier avec son temps. Elle abandonne alors l’usage du latin à la messe, et reconnaît la liberté religieuse. D’autres progrès sont engrangés, mais le concile déçoit aussi certains espoirs. Certains considèrent qu’il ne va pas assez aller loin. 

Un vent contestataire

Des mouvements de contestation naissent au sein même de l’Eglise. " Il y a eu un mouvement en Belgique qui s’appelait Présence et Témoignage, se souvient Gaëtan. S’y retrouvaient des prêtres et des laïcs qui voulaient moderniser l’Eglise. Ou plutôt la ressourcer, la rendre plus fidèle aux sources. Et, pour ça, l’essentiel c’était de supprimer le clergé. Il fallait que le prêtre soit un homme comme tout le monde, pas quelqu’un de sacré, mais quelqu’un au service d’une communauté. " Autrement dit, le prêtre devrait gagner sa vie comme tout le monde, s’engager en faveur des plus faibles et être libre de choisir ou non le célibat. Mais ces idées ne vont séduire ni les autorités ecclésiastiques, ni les simples laïcs. C’est ce qui a le plus déçu Gaëtan : " Les gens commençaient à en avoir assez qu’on leur change leur religion. Et on s’y est mal pris. On a choqué on a provoqué, on n’a pas toujours été malins. Peu à peu, on s’est découragés l’un après l’autre, on s’est mariés et on est partis. " Gaëtan n’est effectivement pas le seul à passer le pas, il se souvient d’au moins une quinzaine de prêtres qui ont fait pareil, rien que dans sa région.

Une cause de scandale

Face à ces mariages, les réactions ne sont pas enthousiastes. Sophie et Gaëtan devront affronter les vents contraires. Sophie est alors institutrice dans l’école catholique d’un petit village. " Des proches de l’évêque m’ont ordonné d’aller enseigner ailleurs, parce que j’étais une cause de scandale dans le village. Je n’ai pas accepté. Les parents m’ont soutenue. Ils m’ont dit que je ne faisais rien de mal. Finalement, j’ai pu rester." Gaëtan, lui, doit quitter la soutane. Et sa paroisse. " Je me suis rendu compte que les gens font très bien la différence entre les relations personnelles et l’institution : il était clair que 99 pourcents des gens de la paroisse me garderaient leur amitié mais je devais décamper, je n’avais plus ma place. Je ne pouvais pas rester dans le paysage de la paroisse. L’institution devait être sauve. C’est clair. " Gaëtan n’a d’ailleurs pas pu annoncer lui-même son départ à ses paroissiens. C’est le doyen qui l’a fait, à la messe. Gaëtan n’a pu qu’attendre dans le presbytère, à côté. A la sortie, seules 2 personnes sont passées le voir. 

S’unir dans la prière

Depuis, Gaëtan est devenu professeur.  Lui et Sophie ne fréquentent plus l’église que pour chanter lors des concerts de leur chorale. Ils ne vont plus à la messe. " Un de mes anciens responsables faisaient le tour des prêtres retournés à l’état laïc, raconte Gaëtan. C’était un geste de bonté. Il m’a demandé ce qu’était l’Eglise pour moi. Et j’ai été méchant, j’ai dit : "vous savez plus le temps passe, plus j’en m’en passe." J’ai regretté d’avoir dit ça mais c’est sorti comme ça. La messe, c’est tellement du rabâchage. J’ai l’impression d’entendre la même chose qu’il y a 60 ans. Mais je ne fais de reproches à personne. J’ai quitté le navire, je n’ai pas été plus courageux que les autres. J’ai sauvé ma peau finalement. "

Gaëtan et Sophie n’ont pas non plus fait baptiser leurs 2 enfants. Mais la recherche de sens est toujours au cœur de leur vie, à travers les textes qui les inspirent, et jusque dans leurs rituels les plus intimes. Avec beaucoup de simplicité, Sophie explique : " On n’avait pas peur de la vie sexuelle mais... Moi, d’ailleurs,  j’avais trente ans, il y avait eu mai 68… j’avais eu mon histoire avant. Mais pas mon cher Gaëtan. Il était religieux. Il était dans la prière. Alors forcément, avant de s’unir, on ne se met pas à boire des pintes, non. On s’arrête, on prend un livre. On lit un psaume. On prie. On est bien, on est sur la même longueur d’onde. On a un esprit ouvert à l’amour, et là on arrive à être très très bien ensemble. On a toujours vécu ce moment unique pleinement dans la reconnaissance, dans le don, dans l’abandon et dans le merci à la vie, c’est tout ! "  

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Réalisation, prise de son, montage : Daphné Van Ossel 

Montage et mixage : Nicolas Poloczek 

Avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles 

Daphné Van Ossel

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