Seraing 4100

Eros Center: le débat houleux entre abolitionnistes et travailleuses du sexe

Fallait-il abandonner le projet d'Eros Center à Seraing ? Le débat se poursuivait ce lundi matin sur La Première.

Pour Sonia Verstappen, ancienne travailleuse du sexe, anthropologue et cofondatrice du collectif de l'Union des Travailleurs et Travailleuses du Sexe Organisé(e)s pour l'Indépendance, cet abandon a été une erreur. "Ce n'était pas LA solution, mais c'était une solution pour qu'il y ait des filles qui travaillent dans de bonnes conditions de travail", regrette-t-elle. S'il voyait le jour, l'Eros Center serait un bâtiment géré par une ASBL communale et surveillé par la police, avec une trentaine de chambres destinées aux prostituées, afin qu'elles travaillent dans de meilleures conditions d'hygiène et de sécurité. "C'était quand même 120 filles qui allaient travailler dans de bonnes conditions et évidemment qu'on le dénonce", affirme Sonia Verstappen.

L'ancienne travailleuse du sexe reproche notamment aux détracteurs de l'Eros Center de mener une "politique prohibitionniste" et de vouloir "éradiquer la prostitution". Viviane Teitelbaum, ancienne présidente du Conseil francophone des femmes de Belgique, réfute ces accusations. "Nous ne sommes pas prohibitionnistes, nous sommes abolitionnistes, précise-t-elle, et ça veut dire que nous pensons qu'en effet la prostitution, l'exploitation sexuelle et la traite des êtres humains qui l'accompagne souvent n'est pas un projet de vie." C'est la raison pour laquelle le Conseil des femmes a introduit une plainte qui a mené à l'abandon de l'Eros Center. "Nous pensons que le projet tel qu'il était prévu ne correspondait pas au cadre législatif actuel. L'article 380 du code civil empêche un tel projet d'exister", explique Viviane Teitelbaum.

S'il y a des personnes qui ont envie de se prostituer, ça ne vous regarde pas

Pour Sonia Verstappen, le Conseil des femmes n'a pas à "juger les parcours de vie des gens". "S'il y a des personnes qui ont envie, c'est un truc totalement moraliste, idéologique et judéo-chrétien de dire que ce n'est pas un projet de vie de faire de la prostitution ; ça ne vous regarde pas, répliquait-elle ce lundi à Viviane Teitelbaum. Il y a des projets de vie que je vois tous les jours à la télé qui, pour moi, ne sont pas non plus des projets de vie." L'ancienne travailleuse du sexe reproche un "lobbying" qui a répandu des mensonges à propos de l'Eros Center, expliquant aux prostituées qu'elles devaient payer 120 euros par jour et donner 50% à l'association. "Il ne s'agit pas du tout ni de vertu, ni de morale, il s'agit d'être à l'écoute de ces femmes, répond Viviane Teitelbaum. Je suis à l'écoute de ce qu'elles viennent me raconter et c'est ce que j'ai essayé de répercuter."

Le débat portait également sur la situation actuelle rue de Marnix, où devait se tenir l'Eros Center. Une impasse où le cortège de voitures continue devant les vitrines fluos des maisons ouvrières assez vétustes où travaillent ces dames ou peut-être ces hommes. Pourquoi les propriétaires privés, pour certains des proxénètes hôteliers avérés, peuvent continuer à exercer en toute impunité sur place, alors qu'il y avait possibilité d'un cadre réglementé et réglementaire, où les prostituées seraient indépendantes ? "Le cadre réglementé et réglementaire, on le connaît en Allemagne par exemple, on le connaît aux Pays-Bas par exemple, explique Viviane Teitelbaum. Malheureusement, seuls 4% des femmes en Allemagne ont demandé ce statut d'indépendante. Par contre, la violence est exponentielle : aujourd'hui, c'est devenu un pays où les femmes sont vraiment traitées comme des esclaves, comme du bétail. Elles tournent 24/24, 7 jours/7 dans différents bordels, donc ce n'est pas un modèle qu'on a envie de mettre en place." Pour la militante, l'Eros Center, financé par de l'argent public, ne peut pas servir à entretenir un système.

La législation doit permettre de protéger celles qui sont dans la précarité

Sonia Verstappen l'affirme : elle non plus n'est pas "pour le modèle allemand et hollandais" : "On est pour des femmes, pour l'indépendance. Donc, on est pour créer des structures où les femmes peuvent se mettre en coopérative", explique-t-elle. L'anthropologue demande "du concret" pour les prostituées : "Qu'est-ce que vous leur proposez ? De travailler chez Proximus ?" Selon Sonia Verstappen, la situation des travailleurs et travailleuses du sexe est comparable à celle de n'importe quel travailleur précaire. "C'est clair qu'il y a des personnes qui veulent sortir de la prostitution, mais il y a aussi des tas de personnes qui veulent sortir des métiers précaires", explique-t-elle. Pour Sonia Verstappen, il existe bien des personnes qui se prostituent volontairement, ce que tempère Viviane Teitelbaum. "Nous pensons que c'est une minorité, note-t-elle. Mais nous pensons qu'effectivement que ces femmes-là n'ont pas besoin d'être défendues ou accompagnées. Nous pensons que la législation doit permettre de protéger celles qui sont dans la précarité, celles qui n'ont pas cette voix, qui puissent être portées et qui puissent se défendre."

Viviane Teitelbaum rappelle que le Canada a voté une loi abolitionniste. "Il ne s'agit pas de prohibition, il ne s'agit pas d'un point de vue moral, ils ont voté une loi abolitionniste et ils ont mis en place 100 millions de dollars canadiens pour permettre à ces femmes de sortir de la précarité, à celles qui voulaient de suivre des formations, à celles qui le souhaitaient, d'avoir un encadrement", précise-t-elle. Reste que la Belgique n'a pas encore débloqué autant pour l'accompagnement des prostituées. Comme dans chaque débat, c'est bien l'argent qui reste le nerf de la guerre.

RTBF La Première

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