Les dealers pendant le confinement : comment ont-ils contourné les règles de distanciation ?

Le marché de la drogue est de fait un marché parallèle, qui obéit à ses propres lois et qui répond à sa propre économie.

Mais qui reste malgré tout interconnecté avec les lois et les fluctuations du marché "licite". Selon Europol, "le trafic de drogue est encore le plus grand marché criminel au sein de l’UE".

Toutefois, comme l’ensemble des commerces, le trafic de drogue a été impacté par le coronavirus. Mais il a su rebondir et s’adapter. Entre offres promotionnelles et produits coupés, les principales personnes concernées ont été les usagers qui, eux aussi, ont dû s’adapter. En effet, si les usagers festifs et occasionnels ont subitement disparu comme "cible marketing", ce sont finalement les usagers les plus précarisés qui ont subi les fluctuations du marché.

Difficulté d’approvisionnement ?

Selon un rapport d’Europol sur l’impact du coronavirus sur le marché de la drogue, en règle générale, le marché n’a pas eu "trop" de problème en termes d’approvisionnement. "Le trafic de cocaïne par approvisionnement maritime est au même niveau qu’avant la pandémie", dit le rapport. De même pour les transports routiers qui malgré les fermetures des frontières, ont pu passer par les voies commerciales, notamment au sein des frontières intérieures de l’Union européenne.

Le rapport d’Europol indique que "les groupes criminels organisés sont restés actifs et résilients en adaptant leurs modes de transports et leurs itinéraires de trafic, y compris pendant la pandémie".

Ce sont principalement les approvisionnements en cannabis et en héroïne qui ont été quelque peu affectés, notamment les chaînes d’approvisionnement du Maroc. Mais cela n’est pas sans conséquences.

En effet, l’Asbl Transit souligne, en reprenant une étude menée par Modus Vivendi sur les drogues les consommées en prison, que l’héroïne et le cannabis arrivent en tête, "les vertus apaisantes" de ces substances étant privilégiées. Et le climat d’angoisse lié à cette période peut conduire vers ce type de produits, en cette période de confinement.


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Finalement, c’est principalement pour les usagers que l’approvisionnement a été rendu compliqué.

Comme le souligne Transit, en Belgique, si les usagers ont pu, plus ou moins, trouver leurs substances, cela a été beaucoup plus compliqué : plus longue distance à parcourir pour s’en procurer, difficultés à trouver les moyens financiers etc. "Une partie des usagers financent leur consommation grâce à la mendicité. Au regard du contexte actuel, amputé de cet apport non négligeable, leur capacité d’achat se complexifie et est susceptible de donner lieu à un déplacement vers des méthodes de financement alternatives (prostitution, deals, vols etc. ", explique l’asbl.

S’adapter au marché

Avec le confinement et les bars et les clubs qui ont été contraints de garder portes closes, c’est toute une "clientèle" des trafiquants de drogues qui a disparu. En effet, les consommateurs festifs et occasionnels ne sont plus allés s’approvisionner.

Qu’a cela ne tienne, les trafiquants ont su s’adapter, là encore. L’asbl Transit pointe : " En temps normal, une part importante des transactions commerciales de ce produit s’opère surtout à l’occasion des week-ends. Avec le confinement cette part de marché a pratiquement été réduite à néant. Pour en limiter les pertes, les revendeurs ont pratiqué des offres promotionnelles qui ont eu pour effet une surconsommation ".

Soigner le client. Certes.

Mais ça ne dure qu’un temps. L’asbl bruxelloise a ainsi pu constater également que, selon l’appréciation des usagers, "entre la première et la quatrième semaine de sondage (le premier mois du confinement, ndlr), les résultats concernant une augmentation ont triplé".


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Ce qui coïncide avec les observations d’Europol. Par endroits non seulement les prix ont augmenté sur certaines substances mais en plus la substance en elle-même a été maintes fois coupée avec d’autres produits chimiques. Elle était donc de moins bonne qualité voire potentiellement dangereuse.

A bonne distance, vive le darkweb

La distanciation sociale est probablement ce qui a demandé le plus gros ajustement de la part des trafiquants. "Les perturbations de la chaîne d’approvisionnement et logistique du trafic de drogue se situe principalement au niveau de la distribution, en raison des mesures de distanciation sociale".

Effectivement, dans la mesure où les déplacements sont interdits, difficile pour un dealer de rester posté toute la journée sans se faire repérer par les forces de l’ordre. Impossible pour un consommateur de déambuler à la recherche de sa substance. Et difficulté de trouver la bonne personne pour s’approvisionner.

"Avec le deal en rue particulièrement affecté, en raison des mesures de distance sociale, dealers et consommateurs ont dû trouver des méthodes alternatives en utilisant le marché du darknet, les plateformes des réseaux sociaux et les applications de communication cryptées, avec paiements électroniques et de moins en moins de face-à-face ", relèvent les experts d’Europol. Et d’ajouter, "il est possible qu’une fois établis, ces changements de comportements, persistent sur le long terme".


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Les dealers utilisent également la technique de la "boîte aux lettres morte" qui consiste à se servir d’une boîte aux lettres vide pour effectuer les échanges. Idéales pour éviter les contacts physiques. Même pas besoin de masques.

Le problème, c’est que ces nouvelles méthodes de vente ne sont pas accessibles à tous et encore moins aux personnes les plus précarisées qui risquent de souffrir particulièrement du manque et qui n’ont pas nécessairement les ressources pour passer par les canaux du "darkweb".

Johanna Bouquet

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