Les archivistes inquiets : "On risque de perdre des informations capitales pour comprendre a posteriori la période particulière que l’on vit actuellement"

Depuis le début de la crise sanitaire, les archivistes tentent de sauvegarder des traces de cette période historique pour les générations futures, mais certains dossiers essentiels pour comprendre les décisions prises par nos gouvernants peuvent se perdre. C’est le cas, notamment, des archives des cabinets ministériels, ces services qui rassemblent tous les collaborateurs d’un ministre. Ils échappent à la loi de juin 1955 sur les archives de l’État.

L'exception des cabinets ministériels

Cette loi oblige les services publics à transférer leurs documents de plus de 30 ans aux Archives de l’État, en bon état, ordonnés et accessibles. Il faut donc prévoir cet archivage en amont. Mais les cabinets ministériels, eux, sont considérés comme des entités privées et échappent donc actuellement à cette obligation.

"La plupart des archives des cabinets voient plus des déchiqueteuses que les mains d’archivistes, déplore Marie-Laurence Dubois, présidente de l’Association des Archivistes francophones de Belgique. Certains ministres versent de façon spontanée leurs archives soit aux archives de l’État, donc aux archives générales du royaume, soit dans les dépôts régionaux des entités fédérées. Certains versent aussi dans les centres d’archives privés liés à leur parti politique, mais force est de constater que ce n’est pas la majorité des ministres".

L'archivage crucial pendant la crise

Environ la moitié des ministres déposeraient leurs archives auprès de centres d’études, moins de 10% d’entre eux auprès des Archives de L’État. Les archivistes dénoncent cette situation depuis des années, mais avec la crise sanitaire, leur inquiétude se fait plus pressante.

"On sait que cette période exceptionnelle, à l’instar d’autres grands évènements dans ce pays, on doit pouvoir y revenir à tête reposée. En garantissant évidemment la confidentialité le temps que c’est nécessaire sur ces documents, mais on doit permettre à l’histoire et à la démocratie de s’exercer a posteriori, et aujourd’hui on est très inquiets par rapport à ça", ajoute Marie-Laurence Dubois.

Avec le gouvernement en affaires courantes de Sophie Wilmès pourvu de pouvoirs spéciaux, toutes les décisions ne sont pas forcément passées par un débat au parlement. Les archivistes estiment que plusieurs décisions cruciales ont été prises au sein même des cabinets ministériels et qu’il faut pouvoir accéder à ces informations dans le cadre d’une éventuelle commission d’enquête parlementaire par exemple. Mais renseignements pris, pour le moment, aucun ministre sortant en octobre dernier n’a transmis de documents aux Archives de l’État.

Archiver les discussions des groupes d'expert

Michaël Amara y est chef de service des archives contemporaines. C’est son service qui est chargé au quotidien de récolter les archives des services publics de l’État. Depuis quelques mois, il plaide pour un meilleur archivage des débats et des prises de décisions au sein des différents groupes d’experts consultés pendant la crise sanitaire.

"Tous ces groupes ont pesé de manière déterminante sur un grand nombre de décisions qui ont eu un impact sur la vie de millions de Belges. Il est donc vraiment important, dans quelques décennies, de pouvoir jeter un regard rétrospectif sur la manière avec laquelle ces décisions ont été prises", insiste Michaël Amara.

Un défi de taille à l’heure où les réunions se tiennent de plus en plus de façon virtuelle. Mais pour les archivistes, c’est une question de transparence et de démocratie. D’ici 30 ans ou plus, les chercheurs, les historiens, mais aussi les citoyens, doivent pouvoir accéder à ces archives pour mieux comprendre la crise que nous aurons traversée.

Une des priorités du gouvernement De Croo

Les archivistes espèrent que leur appel sera entendu. Une proposition de loi s

Sarah Heinderyckx

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