Le site EZB de Seneffe discrètement vendu pour 1 euro symbolique malgré deux cyclotrons et des déchets radioactifs

Telix, une firme pharmaceutique australienne l’a annoncé, le 3 avril dernier, sur son site internet, elle a acquis, pour 1 euro symbolique, le site EZB de Seneffe.

  Jusqu’ici rien à dire si ce n’est que ce site est à l’abandon depuis 12 ans avec un passif nucléaire de 10 millions d’euros. La société australienne confirme qu’elle compte bien assainir le site mais elle estime le montant des travaux à 5,2 millions. C'est la moitié du coût estimé par l’ONDRAF (l’Organisme national de gestion des déchets et radioactifs et des matières fissiles) dans son rapport de 2018.  Comment en est-on arrivé là ?

Deux cyclotrons radioactifs depuis 12 ans à l'abandon sur le site de Seneffe

Propriété de la société pharmaceutique allemande Eckert & Ziegler Bebig, le site de Seneffe produisait jusqu’en 2008 des implants thérapeutiques à l’iode 125 pour le traitement du cancer de la prostate et d’autres maladies.  Mais en 2008, EZB enregistre des pertes et malgré un apport de capital, la société abandonne son site et relocalise ses activités à Berlin.

 A Seneffe, les herbes poussent entre les déchets radioactifs et les deux cyclotrons, des accélérateurs de particules, et leurs composants nucléaires jusqu’en 2015. A cette date, EZB finalise l’assainissement des zones de production des implants mais laisse en rade les deux cyclotrons.

Mars 2016, l’AFCN l’Agence fédérale de contrôle nucléaire, lui envoie une injonction par lettre recommandée, et menace la société d’une plainte au pénal si elle ne démantèle pas au plus vite les deux cyclotrons sur son site. L’attaché de presse de l’AFCN déclarait à l’époque : " Nous souhaitons que les deux cyclotrons soient démantelés au plus vite. "

Pendant quatre ans encore, le site, telle une ‘belle au bois dormant’, reste à l’abandon avec ses deux cyclotrons. En réalité, la Belgique ne dispose d’aucune base légale pour imposer un démantèlement aussi dangereux soit-il à une entreprise.

Achat sur fond de crise coronavirus

Aujourd’hui, dans un contexte de crise du coronavirus, l’information sur la revente de ce site tomberait presque dans un silence sidéral. Si ce n’est qu’Ecolo-Groen a pu mettre la main sur un avis confidentiel de l’ONDRAF de janvier 2020, très critique, à l’égard de ce projet d’achat: " L’ONDRAF ne dispose pas des éléments lui permettant d’évaluer si Telix dispose d’un mécanisme de financement suffisant et disponible couvrant l’entièreté des obligations de déclassement des installations nucléaires situées en Belgique. "  

Contactée ce mercredi, Sigrid Eeckhout, la porte-parole de l’ONDRAF nous confirme qu’il existe bien un écart important entre l’évaluation des travaux s’assainissement du site, réalisée par l’ONDRAF et celle de Telix. Mais, elle tempère : " Nous ne savons pas ce que le montant estimé par Telix représente. C’est trop tôt pour le dire pour l’instant mais nous sommes en contact avec eux. Ils doivent nous fournir un nouveau plan de démantèlement qui nous permettra d’évaluer que tout est bien prévu et qu’ils ont des provisions suffisantes. "

L’ONDRAF nous annonce, dans la foulée que Telix a bel et bien l’intention de démanteler au plus tôt, au moins, l’un des deux cyclotrons pour réaménager son site. La porte-parole de l’Ondraf conclut : " Telix nous a contacté avant la reprise du site de Seneffe. Ils travaillent dans un esprit de concertation et nous ne devons pas pour l’instant nous inquiéter. "

Pour Ecolo-Groen, le principe de précaution doit prévaloir

Une réponse qui est loin de rassurer Samuel Cogolati, député fédéral Ecolo : " Nous devons travailler selon un principe de précaution. Si, après 12 ans, un site est toujours à l’abandon, il faut avoir toutes les garanties que le démantèlement pourra être assuré par le repreneur. Aujourd’hui, nous n’avons aucune certitude sur la capacité financière de la nouvelle société de garantir ce demantèlement et d’établir sur place une nouvelle production. Je ne comprends pas non plus que la société allemande EZB  puisse se débarrasser d’un passif nucléaire 10 millions pour 1 euro symbolique. Qui devra trinquer à la fin, c’est l’Etat belge. Je refuse que les contribuables paient les pots cassés. "

Nous avons également contacté, Ludovic Wouters, le Président de Telix Europe. Il dit comprendre que le contexte de ce rachat puisse prêter à conjectures. Mais, en même temps, il a voulu insister quant aux bonnes intentions de sa société. Le démantèlement des cyclotrons est dans le tube car il compte bien disposer d’un site assaini pour, à l’avenir, disposer d’un lieu stratégique pour sa société.

L’histoire du site de Seneffe et sa longue période de léthargie ne plaide pas en sa faveur mais, après tout, pourquoi faire un procès d’intention à un tout nouveau venu ?

 

Lucie Dendooven

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