Le "Oud Drogenbos", le bistrot du clip "Alors on danse" de Stromae, va être rasé

Un bar et des lambris en bois sculpté, des chaises aux dossiers arrondis, un carrelage d'origine remontant à 1907, des photos de clubs de foot, du verre coloré en vitrine: le décor d'un bistrot qui a fait le tour du monde ne sera bientôt plus. Dans le...

Un bar et des lambris en bois sculpté, des chaises aux dossiers arrondis, un carrelage d'origine remontant à 1907, des photos de clubs de foot, du verre coloré en vitrine: le décor d'un bistrot qui a fait le tour du monde ne sera bientôt plus. Dans le cadre d'un vaste projet immobilier, le "Oud Drogenbos", sur la Grote Baan à Drogenbos (périphérie bruxelloise), va prochainement être rasé a appris la RTBF. Et avec lui son histoire, si singulière.

En 2009, Stromae y a tourné son clip "Alors on danse". C'est dans l'estaminet que le chanteur, qui avec ce titre va être numéro 1 dans près de 20 pays dans le monde, est poussé à boire une bière, à danser et à chanter avec les autres clients. Des séquences qui font le sel de la vidéo. Pour ce clip, "nous cherchions un beau café du peuple. Mon manager habitait justement à côté du 'Oud Drogenbos'", a confié Stromae lors d'anciennes interviews au sujet de l'établissement. "Je ne voulais pas tourner mon clip dans une boîte glamour, comme beaucoup s'y attendaient. Tourner le clip ici, ça touchait simplement plus de monde. Dans le café, ils ont tous été super gentils. D'ailleurs, après le tournage, j'ai continué à fréquenter le café parce que c'est si calme sur place."

Il y a un an, la commune de Drogenbos décide de revoir sa réglementation urbanistique. But de la majorité en place: doter Drogenbos d'un vrai centre-ville. Le promoteur Van Looy Bouwgroep prévoit de construire, face à l'hôtel communal, un complexe de 50 appartements, des commerces, une salle des fêtes, une crèche, un espace vert et une place communale. La demande de permis n'a pas encore été introduite mais le chantier devrait débuter fin 2018, début 2019. Avant cela, il faut raser des bâtiments existants dont le "Oud Drogenbos" et procéder à des expropriations. Didier Roland est le propriétaire de ce bistrot qu'il a fermé à la clientèle début 2017, à l'approbation du projet.

Pour lui, il n'y a clairement plus d'espoir. Fataliste, il sait que l'immeuble qui abrite son café sera rasé. Un café qu'il a repris en 1999 avant d'acheter le bien neuf ans plus tard. "Je veux vendre, que la commune me donne un prix correct, car je n'y crois plus", soupire le gestionnaire. "Chaque mois, je reçois une demande de location de ma salle de fêtes à l'arrière, mais je ne veux plus. Il faut renouveler les permis. A quoi bon quand on sait que de toute manière ce sera rasé.

Il y a un an, le permis Horeca du bistrot arrive à échéance. "Les charges pour moi devenaient élevées. Cela devient de plus en plus cher de tenir un café. Il fallait effectuer des transformations, attendre la visite des pompiers. Et dans le même temps, il y avait ce projet immobilier avec la commune me pressait derrière pour que je cède. Et j'ai cédé." Entre la commune et Roland Didier, aucune transaction n'a encore été conclue dans le cadre de l'expropriation.

Ce café était tout pour moi

Didier Roland a passé 16 années de sa vie au "Oud Drogenbos". En y revenant avec la RTBF, il dit ressentir beaucoup d'amertume et de nostalgie. "J'ouvrais à 10h30 pour fermer à 20h30 au plus tôt. Mais ça pouvait aller jusqu'à 4 h du matin parfois. Un café, c'est prenant. C'est presque 7 jours sur 7, sans vacances. Nous, patrons de cafés, on connaît les contraintes. Mais on aime cela, le contact avec les gens. C'est ce qui me manque le plus. Quand on me demandait ce que je faisais dans la vie, je répondais que je faisais du social. Ce café, c'était tout pour moi: un rêve, un projet familial, mon logement, ma carrière. J'y ai travaillé avec ma grand-mère, qui représentait énormément pour moi. Et pour les Drogenbossois, c'était un lieu de convivialité où les gens aimaient se retrouver et casser le quotidien.

Au "Oud Drogenbos", se croisaient des pensionnés, des plus jeunes aussi, des membres de clubs sportifs ou de tir à l'arc, des petites gens comme des politiques... Des habitués qui recherchaient une atmosphère spéciale. "C'est ce que je recherchais aussi Stromae quand il y a voulu tourner son clip. A l'époque, il n'était pas du tout connu. La chanson 'Alors on danse' n'était pas encore sortie. Il a trouvé le décor à son goût, on a discuté et j'ai accepté qu'il tourne chez moi. Au départ, le tournage devait durer une demi-journée. Puis une journée entière. Puis une journée de plus pour la scène dans laquelle il chante. Plus encore une soirée pour des plans qu'ils avaient un peu raté. C'était un peu chaotique mais au final, cela s'est super bien passé. Il faut tout de même rappeler qu''Alors on danse' a été son premier clip et ce qui a fait décoller sa carrière."

Pétition et opposition au projet

Didier Roland n'a gardé aucun contact avec Stromae. "Mais il est revenu par après, pour donner quelques interviews", se souvient le patron qui se demande comment l'artiste réagira lorsqu'il apprendra le sort réservé au "Oud Drogenbos".

A Drogenbos, une pétition a tenté de stopper le projet immobilier. En vain. Au sein du collège communal, l'échevine d'opposition Nahyd Meskini (Union des francophones) continue, elle, de militer pour que le nouveau centre drogenbossois dont le coût est estimé une dizaine de milliers d'euros ne voit pas le jour. "Ce n'est pas un centre-ville à proprement parler, comme le dit le bourgmestre (NDLR: Alexis Calmeyn)", regrette l'échevine. "Il y aura un espace vert, certes. Mais ce sera, selon nous, un espace privatif réservé aux seuls habitants des 50 logements. Une place communale doit être large et accessible à tous. Ici, ce n'est pas le cas avec ces cinq blocs de 50 logements au total, par lesquels il faudra passer avant d'arriver à l'espace vert, privatif d'après nous."

Nahyd Maskini regrette aussi les expropriations. "Une expropriation doit avoir un caractère social et d'intérêt public. Dans le cadre de ce projet, je ne vois pas le caractère public si ce n'est créer un nouveau quartier fermé sur lui-même. En tant qu'échevine des Finances et d'opposition, je m'opposerai à l'article budgétaire de 480 000 euros prévu pour financer ces expropriations. La population se retrouve non seulement dépossédée de ce terrain communal à des fins privées. Mais en plus, on va utiliser les deniers publics pour réaliser ces expropriations."

Quant au "Oud Drogenbos", Nahyd Meskini en parle avec regret. "En tant que Drogenbossois, nous étions fiers d'avoir sur notre territoire un élément faisant partie de la carrière internationale de Stromae, grâce à ce café. A chaque fois que nous recevons un invité ici dans la commune, nous lui montrons ce café. Mais aujourd'hui, la commune a été incapable de faire en sorte qu'on puisse conserver ce café."

Pour la commune, "il faut moderniser le centre-ville"

De son côté, Marc Vettori (LB), l'échevin de l'Urbanisme, n'a pas l'intention de marche arrière. "Il faut moderniser le centre-ville", insiste-t-il. "D'ailleurs, quand on voit l'état de l'immeuble du café et son voisin, qui sera également exproprié, il y a urgence." Lors du prochain conseil communal sera voté le Publiek-Private samenwerking (le partenariat public-privé). "Les demandes de lotissements seront ensuite présentées en deux fois avant la demande de permis." Après procédures, enquêtes et octroi, le chantier ne devrait pas débuter avant 2019. "Il faut savoir que la commune est déjà propriétaire du jardin du café, que nous avons racheté il y a plusieurs années. Il était déjà question à l'époque d'un projet futur. Aujourd'hui, nous passons à la deuxième étape et procédant donc à l'expropriation de la partie avant."

Aujourd'hui, commune et propriétaire du café négocient les termes d'un arrangement financier. "La commune est tenue de faire réaliser une expertise immobilière. Mais il faut savoir que la commune ne peut pas donner davantage." En cas de désaccord, restera le justice de paix pour trancher le litige. "Certains disent aussi qu'il n'y aura plus de café dans le centre avec la disparition du "Oud Drogenbos"", ajoute Marc Vettori. "Ce n'est pas exact: dans le nouveau projet, un commerce sera attribué à une brasserie."

En attendant, le "Oud Drogenbos" ne danse déjà plus.

 

Karim Fadoul

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