#Investigation : 5G, tous cobayes ?

Voitures autonomes, internet des objets, maisons connectées… le potentiel de la 5G – la 5e génération de téléphonie mobile – semble sans limite.

Selon le magazine Forbes, cette nouvelle technologie annonce même la 4e révolution industrielle de l’histoire. La Commission européenne y croit tellement qu’elle en a fait une priorité pour sa relance économique. Elle vise un déploiement dans tous les Etats membres à l’horizon 2025.

La Belgique en retard

Mais en Belgique, faute d’un accord politique entre le fédéral et les régions, le dossier patauge toujours. L’Institut belge des services postaux et des télécommunications (IBPT) a donc pris les devants cet été, en octroyant des licences 5G temporaires à plusieurs opérateurs. "Le secteur des Télécoms et le ministre De Backer nous ont demandé de trouver des solutions pour sortir de cette situation car il y a urgence aujourd’hui, nous explique Michel Van Bellinghen, le Président de l’IBPT. La moitié des Etats membre de l’Union européenne disposent déjà d’offres commerciales 5G. Nous ne pouvions pas rester plus longtemps sur la touche."

La 5G, un outil pour la croissance économique

Pour de nombreuses entreprises la 5G est en effet perçue comme un "must" aujourd’hui. Un saut technologique indispensable pour innover et ainsi rester compétitif sur le marché. "Pour un pays comme la Belgique, qui est fort ouvert à l’international, il est indispensable de bénéficier de la 5G, précise Floriane de Kerchove, spécialiste de la 5G auprès de la Fédération des entreprises technologique, Agoria. Cette technologie va offrir d’importants gains de productivité aux entreprises, ce qui devrait se traduire par la création de 36.000 emplois. Mais si la 5G n’est pas disponible, les entreprises installées chez nous risquent de délocaliser leur production chez nos voisins qui bénéficient de cette technologie. Et ça, ça pourrait alors se traduire par de la destruction d’emploi. "

Mais tout le monde ne voit pas l’arrivée de la 5G d’un si bon œil. Pour Francis Leboutte, porte-parole du collectif STOP 5G, cette technologie est avant tout un projet industriel qui n’aurait finalement que très peu de choses à apporter au commun des mortels. "On nous promet des milliers de nouveaux objets connectés et des nouveaux smartphones 5G qui vont générer des milliards de chiffre d’affaires pour les entreprises. Pour les consommateurs, on nous explique que grâce à la 5G on va pouvoir télécharger un film en une seconde au lieu de dix actuellement avec la 4G. Mais est-ce qu’on a vraiment besoin de ça ? "

L’enjeu sanitaire

Selon le collectif STOP 5G, ce progrès technologique risque aussi d’avoir de graves conséquences sanitaires. Une inquiétude partagée par un millier de médecins et professionnels de la santé signataires d’une pétition réclamant le respect du principe de précaution. "On ne sait rien des effets de la 5G sur la santé, dénonce le Dr Magali Koelman. Ce que l’on sait, par contre, c’est qu’en 2011 les ondes électromagnétiques utilisées par les technologies existantes, 3G, 4G et le wifi, ont été classées par l’OMS comme cancérigènes possibles. Avec la 5G on va encore ajouter une nouvelle couche d’ondes et ainsi exposer encore plus la population à des risques sanitaires. C’est irresponsable ! "

"Le problème avec la 5G, poursuit Wendy de Hemptinne, physicienne et fondatrice de l’association Ondes. Brussels, c’est qu’on va devoir modifier les normes d’exposition en vigueur actuellement pour la 3G et la 4G. Actuellement, en Belgique, ces normes sont très protectrices, parmi les plus protectrices au monde. Mais la 5G ne pourra pas fonctionner avec de telles normes. Ce sera techniquement impossible, à moins d’installer des antennes partout. On s’attend donc à une révision des normes à la hausse, ce qui risque d’avoir de graves conséquences sur la santé des gens."

Fake news ?

En Belgique, c’est aux régions de définir ces fameuses normes. Et on attend toujours qu’elles se prononcent sur la question. Mais au niveau fédéral, la cause semble déjà entendue. "Je suis un grand partisan de la 5G, explique Philippe De Backer, le Ministre des Télécommunications. Je pense que c’est un progrès important pour les citoyens et pour les entreprises. Et il faut rassurer tout le monde sur la question de la santé car on voit beaucoup de fake news circuler à ce sujet, sur les réseaux sociaux notamment. L’OMS a fixé des normes internationales pour protéger la santé des gens et nous appliquons en Belgique des normes encore plus strictes que celles recommandées par l’OMS. On peut donc affirmer que cette technologie se développera dans un cadre extrêmement bien contrôlé du point de vue sanitaire."

Le rôle de l’ICNIRP

Pour établir ces normes internationales, l’OMS se base depuis plus de 20 ans sur les recommandations de l’ICNIRP, un groupe de 45 scientifiques qui étudient les effets des radiations non-ionisantes. Selon cet organisme, le seul effet connu des ondes GSM est l’effet dit "thermique". "Nous savons que ces ondes peuvent chauffer les tissus du corps humain, ce qui peut s’avérer dangereux, explique Eric van Rongen, le vice-président de l’ICNIRP. Mais cet effet thermique ne représente aucun danger si on limite le rayonnement des champs électromagnétiques comme nous le recommandons. Nous n’observons d’ailleurs aucune augmentation du nombre de cancer depuis que la téléphonie mobile existe. Mais il est vrai qu’on ne peut pas exclure que dans 20 ou 25 ans, ce sera toujours le cas."

C’est que la technologie évolue malheureusement plus vite que la connaissance scientifique. Alors, sommes-nous tous cobayes dans cette affaire ? C’est en tout cas la conviction de Michèle Rivasi, députée européenne française, écologiste qui a fait de la lutte contre la 5G son cheval de bataille. "Il existe aujourd’hui des milliers d’études qui démontrent les effets des ondes sur le vivant mais l’ICNIRP refuse toujours de prendre ces travaux en considérations dans ses recommandations. Regardez le nombre de personnes qui sont devenues électrosensibles depuis le développement de la téléphonie mobile. Pour moi, c’est l’élément central qui justifie l’application du principe de précaution. Il est inadmissible de développer la 5G, tant qu’on n’a pas toutes les garanties que cette technologie n’affecte pas la santé des gens. "

Électrosensibilité

Troubles de la concentration et du sommeil, migraines, acouphènes, maux de tête… Ce sont les symptômes que décrivent régulièrement les personnes qui se disent atteintes d’électrosensibilité. Le phénomène est apparu à la fin des années 1990 et semble toucher de plus en plus de monde. Pour ceux qui en souffrent, il ne fait aucun doute que ces symptômes sont liés à la présence d’ondes dans l’environnement. Mais les recherches scientifiques peinent à la prouver. "Jusqu’à présent, nous ne sommes pas parvenus à établir de lien entre les champs électromagnétiques et les symptômes décrits, explique Maryse Ledent, responsable d’un programme d’étude sur l’électrosensibilité à Sciensano. Mais nous poursuivons les recherches."

L’enjeu environnemental

Autre conséquence de la 5G : son impact environnemental. De ce côté, cela semble beaucoup plus facile à cerner que la question sanitaire. Car pour bénéficier de cette technologie, nous allons devoir remplacer les milliards de smartphones et de tablettes qui circulent aujourd’hui et qui seront, on le sait déjà, incompatibles avec la 5G. Et pour fabriquer tous ces nouveaux appareils, l’industrie des télécoms va avoir besoin de tonnes et de tonnes de métaux rares. Une activité minière que l’on sait extrêmement polluante et qui se pratique souvent dans des conditions inhumaines. "On sait aussi que la production de ces milliards de smartphones 5G va consommer énormément d’énergie, souligne Sébastien Gratoir, sociologue et membre du réseau Actrices et Acteurs des Temps Présents. On estime que cette production va générer deux fois plus de gaz à effet de serre que tout le trafic aérien. C’est une aberration face à l’enjeu climatique. "

Ces enjeux sanitaires et environnementaux sont aujourd’hui au cœur du débat sur la 5G. Si bien qu’en Suisse, en France et en Italie où cette technologie a déjà commencé à se déployer, des voix commencent à se faire entendre pour réclamer un moratoire sur le développement de la 5G. Le temps d’organiser une consultation publique sur le sujet et ainsi de dissiper les doutes… ou pas.


Retrouvez notre enquête sur la 5G ce mercredi soir vers 20h20 sur La Une ou sur Auvio.

Benoit Feyt

Retrouvez l'article original sur RTBF