France et Allemagne rouvrent leurs commerces. Et en Belgique, est-ce que la situation sanitaire le permet ?

Le Grand-Duché de Luxembourg et les Pays-Bas ne les ont jamais fermés, la France s’apprête à les rouvrir : la Belgique va-t-elle devenir un "îlot" où les commerces "non essentiels" seront fermés, comme la presse le soulignait ce mardi ? Et surtout, cette mesure est-elle vraiment justifiée par une situation sanitaire plus grave ? Eléments de réponse.

Un comité de concertation pour "évaluer" les mesures

Ce n’est pas un hasard si chacun se positionne de façon forte ces derniers jours : un comité de concertation doit en effet avoir lieu ce 27 novembre. Les mesures de "reconfinement" entrées en vigueur le 2 novembre sont normalement prévues jusqu’au 13 décembre. MAIS il était prévu de les évaluer lors de ce comité de vendredi.

Et certains font le forcing pour essayer de forcer une décision d’assouplissement, principalement dans le secteur des commerces. Les organisations représentatives, comme l’Union des Classes Moyennes, le Syndicat Neutre des Indépendants, mais pas que…

Un taux officiel de contaminations plus bas…. 

"La Belgique n’est pas une île" a plaidé le ministre des classes moyennes et Indépendants David Clarinval ce mercredi matin sur la Première. Selon lui, il est difficile de justifier le maintien d’une fermeture des commerces non essentiels alors que dans tous les pays voisins, ceux-ci n’ont soit jamais fermé (c’est le cas des Pays-bas), soit vont rouvrir dès ce week-end (en France).

Et ce d’autant que selon Yves Van Laethem, le taux de contaminations (nombre de cas détectés par habitant) dans notre pays est redescendu parmi les plus bas des pays européens.

Si l’on regarde le graphique ci-dessous, la Belgique est en effet redescendue très bas : son niveau de contamination est plus faible que celui des Pays-Bas, et au même niveau que la France. Alors comment justifier de conserver des mesures plus dures chez nous ?

…mais un taux peut-être sous-estimé….

Un premier bémol à apporter est que le taux de contamination en Belgique est d’un avis général très sous-estimé, depuis que la stratégie de tests s’est concentrée uniquement sur les patients symptomatiques.

Après un pic à 80.000 tests fin octobre, on tourne depuis deux semaines à environ 30.000 tests par jour. En nombre de tests par habitant, c’est un peu plus que nos voisins néerlandais, mais bien moins qu’au Grand-Duché, et c’est aujourd’hui moins qu’en France.

L’épidémie régresse en Belgique, on ne cesse de le dire. Mais la situation est-elle suffisamment sous contrôle que pour rouvrir les vannes ?

…et un taux de décès qui reste, lui, largement supérieur à la moyenne

Pour le journal Le Soir, la réponse est clairement "non": "Les chiffres ne permettent pas encore de déconfiner", clamait en une le journal mardi, se basant sur les chiffres des hospitalisations au moment où l’on avait rouvert les commerces lors de la première vague. On en est encore effectivement très loin.

Le ministre de la Santé Franck Vandenbroucke ne cesse de son côté de multiplier les interventions en ce sens : "Il est trop tôt pour un assouplissement des mesures", selon lui :" La situation sanitaire s’est améliorée néanmoins, elle est loin d’être OK. Chaque jour, environ 300 nouvelles personnes sont hospitalisées. Une situation pour les hôpitaux qui reste tout de même très pénible. Et donc, je crois qu’il est trop tôt pour un assouplissement des mesures".

Mais comment expliquer que nos voisins le fassent dès lors ? Si on va au-delà des chiffres des cas détectés, qui sont contestables comme on l’a vu ci-dessus, on s’aperçoit que la situation sanitaire reste plus grave dans notre pays. Si l’on prend comme référence le nombre de patients Covid en soins intensifs par rapport à la taille de la population par exemple, la Belgique affiche des chiffres bien supérieurs aux autres pays européens, deux fois supérieurs à la France, trois fois ceux des Pays-Bas !

 

Et c’est encore plus visible au niveau des décès : la Belgique, qui est déjà le pays le plus endeuillé au monde par rapport à sa population, reste celui qui enregistre le plus de morts par habitant en Europe de l’Ouest en ce moment.

Dans ces circonstances, difficile de dénier l’évidence : il est trop tôt pour "déconfiner", et risquer une reprise à la hausse des hospitalisations tant que ces courbes ne sont pas revenues au plus bas.

Une mesure dont on ne perçoit pas nécessairement bien les effets

Mais là où le raisonnement peut être biaisé, c’est dans ce qu’on entend par "confiner" et "déconfiner". Quelles sont réellement les mesures qui nous ont permis de faire baisser les transmissions dans notre pays ? Et dans quelle mesure un assouplissement sur ce point précis peut-il provoquer une reprise des transmissions ?

Une simple analyse "temporelle" permet de voir, que ce soit en France ou en Belgique, que les pics de contaminations et d’hospitalisations ont été atteints AVANT que l’on puisse voir un quelconque effet des mesures de confinement plus strict, dont faisaient partie, des deux côtés de la frontière, la fermeture des commerces dits "non essentiels".

Cela veut donc dire que les chiffres ont baissé alors que ces commerces étaient toujours ouverts.

Qu’est-ce qui a permis de les faire baisser alors ? Toujours selon une simple analyse de la temporalité des mesures, il est envisageable que la fermeture de l’Horeca ait joué un rôle, sans que cela puisse être formellement établi.

Mais cela rejoindrait diverses conclusions de plusieurs études internationales : dans la plupart de celles-ci, la cause principale des transmissions est identifiée comme les grands rassemblements, et les expositions prolongées dans des lieux clos. L’ouverture ou pas des commerces est cependant rarement isolée dans l’effet envisagé des mesures, car elle est généralement comprise dans les "restrictions de déplacement en général".

Une vaste étude des déplacements dans dix grandes villes américaines, parue dans Nature, a cependant donné d’importantes indications, sur base de l’analyse du comportement de quelque 98 millions de personnes, et de leurs déplacements vers 553.000 lieux. Les restaurants, les gymnases et les cafés représentaient 8 infections sur 10, ont estimé les chercheurs. Et le critère déterminant pour les transmissions dans les commerces ne serait pas tant dans le type de commerces, que dans sa densité d’occupation.

Si l’on suit donc ces conclusions des chercheurs, cela signifie qu’effectivement une réouverture assortie de protocoles stricts ne présente pas plus de risques que les activités actuellement autorisées, et même sans doute moins que la reprise des cours dans les écoles par exemple. La comparaison n’a toutefois pas pu être faite dans cette étude américaine car elle se basait sur les données mobiles des adultes.

Comment éviter les files et les agglutinements ?

La difficulté, lors de toute mesure, c’est d’éviter les "effets de bord": si on rouvre tous les commerces avant Noël, et qu’on limite le nombre de personnes admises à l’intérieur, comment éviter les longues files et les clients qui s’agglutinent ?

C’est notamment là-dessus que devrait se pencher le Comité de Concertation, estime le ministre Clarinval, pour qui cette réouverture de tous les commerces est "une question de vie ou de mort".

Une file avec maintien des mesures de distance à l’extérieur d’un supermarché ne pose en principe pas de grand risque de contamination massive. Mais cela pourrait être plus difficile à gérer avec une multiplicité de files à l’intérieur d’une galerie commerciale fermée par exemple.

Des vannes qui ont déjà été rouvertes

Tout ceci montre qu’une mesure peut paraître importante ou au contraire inutile ou disproportionnée prise isolément, mais comme l’a souvent rappelé l’épidémiologiste Marius Gilbert, c’est l’ensemble qui est important. Comme dans d’autres pays, il y a eu en Belgique un accord politique pour rouvrir les écoles, étant donné les dégâts qu’une absence prolongée de scolarité peut provoquer selon les pédiatres.

C’est bien sûr un élément qui renforce le risque de transmissions, même si on le limite par diverses mesures de précaution.

Le respect ou non du télétravail en est un autre.

Actuellement, les analyses des opérateurs ou de l’utilisation de Facebook montrent toutes que la mobilité des Belges, qui s’était fortement réduite, a repris de façon importante.

Après un trafic plancher le 11 novembre, jour férié commémorant l’armistice de 1918, la courbe est repartie à la hausse de jour en jour. Et cela concerne toutes les provinces belges, principalement dans le cadre de déplacements professionnels, selon les données de Covidata.

Cela ne paraît pas pour le moment avoir d’incidence sur les contaminations et hospitalisations, de même que la reprise des cours. Mais plus les risques sont multipliés, plus on s’expose à une reprise de ces contaminations. C’est dans cet espace de réflexion que doit s’envisager une réouverture ou non des commerces, et avec quelles modalités.

 

X.L.

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