En 1972, un modèle du MIT a prédit l’effondrement de notre civilisation pour 2040, et jusqu’ici il ne s’est (presque) pas trompé

Incendies dévastateurs, pandémie galopante de coronavirus, inondations dantesques et autres dérèglements climatiques liés au réchauffement, autant de fléaux que la plupart d’entre nous n’imaginait pas devoir affronter il y a quelques années encore. Et pourtant, dans le lointain 1972, un petit groupe de chercheurs américains avait anticipé ce scénario catastrophe.

Dans leur ouvrage intitulé " The limits to growth ", ces scientifiques affirmaient que si l’humanité continuait à poursuivre sa croissance économique sans tenir compte des coûts environnementaux, elle allait droit dans le mur. Et sans un changement de comportement radical, la baisse de nourriture disponible, l’épuisement des ressources naturelles et la pollution galopante impacteraient tellement violemment et durablement la qualité de la vie sur Terre dans les décennies à venir, que la population humaine diminuerait drastiquement avant même la moitié du 21e siècle.

Dans une Amérique à peine sortie des Golden Sixties et pas encore tout à fait dans la première crise pétrolière, ce livre, également connu sous le nom de "Rapport Meadows", fut d’abord taxé de catastrophiste et fit l’objet de nombreuses controverses (ce qui ne l’empêcha pas de devenir un best-seller). Les projections présentes dans "The limits to growth" étaient pourtant loin des prédictions apocalyptiques ésotériques très en vogue à l’époque. Ces projections étaient le résultat d’une modélisation tout ce qu’il y a de plus scientifique et sérieux.

Pour arriver à ces conclusions, les quatre auteurs (Meadows, Meadows, Randers et Behrens) avaient en effet utilisé un modèle de simulation, World3, inspiré des travaux de Jay Wright Forrester, à l’époque professeur au prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT), père fondateur de la dynamique des systèmes et pionnier des simulations informatiques des interactions entre population, croissance industrielle, production de nourriture et limites des écosystèmes terrestres avec son WorldOne

À partir de données statistiques recueillies depuis le début du 20e siècle et relatives à cinq facteurs (population, ressources, production industrielle, pollution et nourriture), les chercheurs ont donc généré différents scénarios de développement à l’aide de World3 en faisant varier les hypothèses sur notamment l’innovation, les ressources non renouvelables ou les priorités sociétales. Si divers scénarios en sont sortis, les plus sombres, ceux qui se sont soldés par de fortes baisses de la population, se sont en fait révélés les plus en phase avec l’évolution réelle de ces 50 dernières années.

Le scénario du " business as usual " (BAU), celui selon lequel rien ne changerait dans les comportements, prévoyait en effet un arrêt des niveaux de bien-être mondial vers 2020 et un effondrement se situant vers 2040. L’enjeu de l’époque étant celui des ressources et non du climat

Car si l’on reparle aujourd’hui de cet ouvrage et de ses conclusions aux allures d’apocalypse, c’est à la faveur d’une relecture contemporaine du modèle World3. Gaya Branderhorst Herrington, consultante pour un prestigieux cabinet d’audit et de conseil, a en effet refait les calculs de 1972 en y incluant les données empiriques de ces 50 dernières années.

Scénario Description Résultat
BAU (Business as usual) Aucune hypothèse ajoutée aux moyennes historiques. Rien ne change dans le comportement par rapport au passé. Effondrement dû à l'épuisement des ressources naturelles.
BAU2 (Business as usual 2) Doublement des ressources naturelles par rapport à BAU. Effondrement dû à la pollution (équivalent au changement climatique).
CT (Comprensive technology) BAU2 + un taux de développement et d’utilisation des technologies exceptionnellement élevés aidant à limiter la pollution et à augmenter les production s alimentaires, même lorsque les ressources s’épuisent. L'augmentation des coûts de la technologie finit par provoquer un déclin, mais pas d'effondrement.
SW (Stabilized World) CT + changements dans les valeurs et les priorités de la société. La population se stabilise au 21ème siècle, tout comme le bien-être humain de haut niveau.

Et le résultat est sans appel, parmi les scénarios modélisés, celui qui colle le mieux aux données empiriques et donc le plus en phase avec la réalité inclut un effondrement de la population ainsi qu’un un ralentissement de la production industrielle et agricole, il s'agit de BAU2.

Une chose est certaine, la croissance économique risque bien de connaître un fort ralentissement au cours des deux prochaines décennies. Une analyse qui s’inscrit dans les prévisions du FMI pour qui l’humanité est en passe de se voir imposer des limites à sa croissance, faute de ne pas avoir été capable d’anticiper ces changements.

Cependant, tout espoir n’est pas perdu. Un changement radical de comportement est toujours possible même si la fenêtre de temps disponible afin de réaliser cette inversion de paradigme, où la croissance effrénée ne serait plus au centre, est de plus en plus réduite. C'est le scénario Stabilized World (SW), celui où l'Etre humain stabilise volontairement sa croissance économique et réussit à créer une société durable.

Graphiquement, la croissance industrielle et la population mondiale commencent à se stabiliser peu de temps après ce changement de valeurs. La disponibilité alimentaire, quant à elle, continue d'augmenter pour répondre aux besoins de la population mondiale. La pollution diminue jusqu'à pratiquement disparaître. L'épuisement des ressources naturelles commence également à se stabiliser.

 

S’il veut espérer pouvoir vivre sur Terre encore quelques siècles, l’Homme se doit donc de créer une société dans laquelle il s’impose des limites à lui-même et à sa production de biens matériels pour atteindre un état d’équilibre, sans quoi il risque bien de sombrer. Une situation qui n’est pas sans rappeler le roman "The Peripheral" de William Gibson, pape de la littérature cyberpunk, dans lequel la société se dirige lentement mais inexorablement vers un effondrement provoqué par le changement climatique et les pandémies. Les plus optimistes préféreront quant à eux le "Jusqu'ici tout va bien. (Le problème ce n'est pas la chute, c'est l'atterrissage)". Ce qui laisse une marge. 


Un programme développé à l’initiative du Club de Rome

À l’origine, l’idée de modéliser l’évolution du monde, émane du Club de Rome. Cette organisation, créée en 1968, toujours active et composée de penseurs, d’anciens chefs d’État, de scientifiques et de spécialistes de l’ONU, a pour but depuis plus de 50 ans désormais de promouvoir la compréhension des défis mondiaux auxquels l’humanité est confrontée et de proposer des solutions par l’analyse scientifique, la communication et le plaidoyer. C’est lors de son assemblée de 1970 que fut décidé de réaliser le rapport Meadows qui donna naissance à l’ouvrage "The limits of Growth". Depuis sa publication le livre s'est vendu à plus de 30 millions d'exemplaires. Avec "The Population Bomb", l'ouvrage de Paul Ehrlich sur l'effondrement de la population, "The limits of growth" a souvent servi de référence aux mouvements environnementaux de l'époque, de Greenpeace à Earth First.

Plus près de nous, le livre de l'anthropologue et historien américain Joseph "The Collapse of Complex Societies" a lui aussi nourri les discussions sur le futur de l'humanité. Un ouvrage sur l'effondrement des sociétés complexes qui a notamment fait l'objet d'une discussion avec la réalisatrice Leila Conners pour son film "The 11th hour" ("La Onzième Heure, le dernier virage" en français). Un film produit et co-écrit par Leonardo Di Caprio, qui officiait également comme voix-off dans la version originale. 


 

RTBF

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