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Documentaire : "Petites", l'affaire Dutroux vue par une génération d'enfants devenus adultes

Le documentaire “Petites” de Pauline Beugnies, qui sera diffusé sur La Trois à 20h35 le 19 octobre, à la veille des 25 ans de la marche blanche, donne la parole à ceux et celles qui ont grandi pendant l'affaire Dutroux.

Des fêtes d’anniversaire, des courses à vélo au jardin, des jeux entre frères et sœurs, etc. Ce sont sur des images insouciantes que s'ouvre le documentaire "Petites". Pour peu que vous ayez grandi en Belgique dans les années 90, il est fort possible que ces vidéos VHS amateurs, qui jalonnent tout le film, dégagent quelque chose de familier, et réveillent quelques souvenirs. Mais il est malheureusement probable que les images qui les entrecoupent vous parlent tout autant, si pas plus : ce sont celles de l'affaire Dutroux que toute la Belgique a suivie dans un climat de frayeur et de folie médiatique et qui a marqué toute une génération d'enfants.

La réalisatrice carolo Pauline Beugnies, qui avait 13 ans au moment où l'affaire a commencé, en fait partie. Interpellée par l'impact qu'ont eu ces événements sur les gens de sa génération, elle a entrepris d'interroger ce traumatisme en allant recueillir la parole d'une trentaine de personnes, francophones et néerlandophones. Enfants au moment des faits, adultes aujourd'hui, ils livrent leurs souvenirs d'une époque qui les hantent encore. Leurs témoignages diffèrent parfois, mais se recoupent souvent : des images marquantes (les photos de Julie et Mélissa, placardées partout), des peurs (serais-je la suivante à être kidnappée ?) et un certain désenchantement sont autant d'éléments récurrents dans leurs propos.

Ce que leurs témoignages trahissent, c'est le traumatisme collectif de leur génération. Le film devrait à cet égard réveiller de douloureux souvenirs de cette époque pour beaucoup de spectateurs. Mais il est aussi construit pour susciter un vrai questionnement sur le traitement médiatique et éducatif de l'affaire. Comme de nombreuses personnes interrogées le soulignent, il n'était pas rare pour elles d'entrevoir des images de l'affaire sur la télévision familiale. Qu'est-ce qui aurait dû être montré ou ne pas être montré au JT ? A-t-on suffisamment écouté les enfants de l'époque ? Est-ce qu'on n'a pas raté l'occasion d'avoir une vraie conversation autour de la pédocriminalité ? Plongée émouvante, sensible et déstabilisante dans cette époque sombre, "Petites" ramène ces interrogations au centre du débat.

Adrien Corbeel

 

Rencontre avec Pauline Beugnies, la réalisatrice de "Petites"

Comment en êtes-vous venue à aborder ce sujet ?

J'ai grandi à Charleroi, ce qui m'a amené à être très proche du sujet. J'avais 12 ans quand Julie et Mélissa ont disparu. Ma sœur était un peu plus jeune et elle a vraiment été marquée profondément par le climat de l'époque, et la peur que ça lui arrive. En 2011, elle a joué en prison devant Michelle Martin. C'était juste avant qu'elle sorte de prison. Ça a été un énorme truc pour elle. Je me suis dit “On est presque 20 ans plus tard, et c'est toujours aussi présent et marquant pour elle”. Il fallait faire un truc là-dessus.

Comment avez-vous pris contact avec les personnes qui s'expriment dans le film?

Il y a 2-3 ans, j'ai lancé un appel à témoins et j'ai eu plein de réponses. Je l'ai lancé plusieurs fois, et ça a touché des gens que je ne connaissais pas du tout. J'ai eu des dizaines et des dizaines de réponses. II y a une similarité entre les témoignages des gens. J'ai vraiment ressenti le besoin des témoins de partager. C'était un soulagement pour beaucoup de gens. Je me sens un peu utile.

Quelles discussions espérez-vous susciter avec "Petites" ?

J'ai envie qu'on parle des violences sexuelles envers les enfants. Que les gens qui voient le film se sentent libres de parler de leur vécu, de ce que leurs proches vivent. Je ne sais pas si c'est libérer une parole, mais c'est en tout cas créer une discussion. Qu'on puisse parler de ça. Depuis que j'ai montré le film à des proches ou à des collaborateurs, il y a plusieurs personnes qui m'ont confié des choses qu'elles ne m'auraient jamais confié si elles n'avaient pas vu le film. Oui, on peut parler de ces choses-là, sans gêne. Parce que ça arrive encore. Les derniers chiffres que j'ai trouvés c'est un enfant sur cinq est victime de violences sexuelles. Ça ne va pas. C'est juste insupportable. Il faut qu'on parle de ces choses-là et on n'en parle pas assez.

Quelque chose qui me tient vraiment à cœur aussi, c'est le récit médiatique, la manière dont on raconte les histoires, et la manière dont on nous les raconte nous affecte et nous construit. Comment est-ce qu'on se construit avec les histoires qu'on nous raconte. J'ai fait des études de journalisme, et je pense que ce sont des choses qui ont beaucoup plus d'impact que ce qu'on croit. La responsabilité des journalistes et des médias est énorme.

Vous avez d'ailleurs choisi de ne pas inclure certaines séquences qui avaient été montrées à l'époque.

Il y a une image qu'on a coupée effectivement : un moment où on voit vraiment des corps. On se demande comment ils ont pu filmer ça à l'époque. Ça, on a choisi de ne pas montrer. Je critique dans le film le fait qu'on ait montré toutes ces images. Est-ce qu'on avait besoin de tous ces détails ? Et en même temps, je vais en montrer certaines pour les mettre en perspective. Les images des filles qui sortent de la cache, on n'aurait pas dû les montrer à l'époque, mais maintenant, pour mettre ça en perspective, et pour que le film soit vu par des gens qui ne connaissent pas l'histoire, il faut les remontrer. Mais cet équilibre-là est hyper fragile. Ce qui était important, c'était d'accompagner les images qu'on montrait.

On ne voit pas les personnes qui témoignent, mais on voit des vidéos VHS familiales. Ont-ils un lien avec ces images ?

Pas forcément. Il y a beaucoup d'images qui viennent de ma famille, et il y a ma sœur dans les images — elle témoigne aussi. Mais l'idée n'était pas de faire concorder ces choses-là. Au contraire. C'est une incarnation d'une époque, d'une génération, mais pas d'une personne en particulier, avec une histoire propre. D'ailleurs, on m'a dit "C'est dingue, on dirait les images de chez nous". Il y avait quelque chose de commun à cette époque. Les