Des OGM dans la filière des poules et des poulets bio

#Investigation a remonté la filière des céréales animales bio. Des organismes génétiquement modifiés sont utilisés pour produire l’alimentation des monogastriques (volailles, porcs). C’est totalement interdit par la réglementation européenne.

Pour comprendre de quoi on parle, il faut consulter l’article 11 du règlement relatif à la production biologique :

L’utilisation d’OGM, de produits obtenus à partir d’OGM et de produits obtenus par des OGM dans les denrées alimentaires ou les aliments pour animaux […] est interdite dans la production biologique.

La loi est claire : les OGM, c’est non. Et pourtant…

Pour être certifiés bio, les poulets de chair et les poules pondeuses doivent être nourris avec des céréales bio. Mais aujourd’hui, des organismes génétiquement modifiés entrent dans la chaîne de fabrication de cette nourriture.

C’est un peu technique : dans l’alimentation pour volaille, par exemple, on retrouve en grande partie des céréales : maïs, froment, soja, etc. Les fabricants d’aliments ajoutent ensuite un mélange de vitamines et d’oligoéléments : un prémix. Une sorte de complément alimentaire, présent en petite quantité. Dans le prémix, il y a une vitamine problématique : la B2. Car elle est synthétisée à partir d’une bactérie génétiquement modifiée.

En théorie, aucun OGM ne se retrouve directement dans l’alimentation pour volailles ou porcs. Il s’agit d’une étape dans le processus de fabrication. Mais, c’est totalement contraire au règlement européen. En clair : les œufs et les poulets de chair bio ne devraient pas être certifiés en tant que tel.

La coopérative SCAR est un important fabricant d’aliments bio pour monogastriques. Son directeur, Éric Walin a accepté de jouer la carte de la transparence. "Nous achetons le mélange à un prémixeur belge. Lui-même achète des vitamines, comme la B2, à l’étranger. Généralement en Chine. Il y a deux ans, on s’est rendu compte que le prémixeur ne pouvait plus garantir une B2 d’origine naturelle. Tout est synthétisé à partir d’un OGM".

Pour Éric Walin, il est actuellement impossible de garantir l’absence d’OGM dans le processus de fabrication de l’alimentation pour volaille. "Je le regrette. On s’est laissé endormir. C’est une fabrication très pointue. Aujourd’hui, la production de cette vitamine B2 est aux mains de quelques sociétés étrangères".

Pourquoi l’affaire de la B2 issue d’OGM est-elle restée inconnue du grand public ? La raison est simple : les autorités et le secteur du bio n’ont pas voulu que cela se sache. Et pourtant, le problème dure depuis au moins deux ans. #Investigation a mis la main sur des documents internes au secteur.

L’un d’eux, envoyé à René Collin, Ministre de l’Agriculture de l’époque, date de mars 2019. Le courrier informe les autorités sur la présence de cette B2 issue d’un OGM. Un autre document considère cette situation comme un risque de crise grave pour le secteur. "Je pense que le secteur a eu peur que cela se sache", explique Philippe Grogna, le directeur de Bio Wallonie, la structure qui encadre les producteurs wallons. "Il y a eu une volonté de régler le problème en interne et d’apporter d’abord une solution".

 

Comment expliquer que l’on autorise la certification des œufs et des poulets de chair wallons, malgré la présence d’OGM dans le processus de fabrication ? "Il s’agit d’une non-conformité par rapport à la réglementation européenne. Ce sont les autorités wallonnes qui nous ont autorisés à certifier les œufs et les poulets", explique Blaise Hommelen, directeur de Certisys, le plus important organisme de certification en Belgique.

Les autorités wallonnes ont demandé une autorisation à l’Europe. Refus catégorique. Ce qui veut dire qu’en Belgique et dans le reste de l’Union Européenne, on continue de certifier bio des aliments qui ne devraient pas l’être. Le SPW se justifie : "Considérant que la pénurie de vitamine B2 respectant le règlement européen bio touche toute l’Union européenne et pas seulement les opérateurs wallons, […] que bien qu’issue d’une bactérie OGM, la vitamine B2 incorporée dans l’alimentation animale ne contient pas d’OGM ni de partie d’OGM, l’autorité compétente wallonne a décidé d’accorder aux opérateurs un délai pour leur mise en conformité", réagit par mail, Nicolas Yernaux, porte-parole du Service Public de Wallonie.

En clair, si tout le monde le fait, pourquoi pas Wallonie…

 

À l’heure actuelle, il est possible de trouver la vitamine B2 dans la levure de bière, par exemple. C’est un procédé "naturel". La société de Joseph Fayt, producteur de céréales animales dans le Hainaut utilise cette méthode depuis longtemps déjà. "On peut avoir autant de B2 que l’on veut avec cette méthode. Et il n’y a pas d’OGM !", garantie le sympathique patron de l’entreprise Fayt-Carlier. Un bémol, toutefois, car cette méthode est assez contraignante. La B2 est assez difficile à extraire et plus instable. Autrement dit, il faut beaucoup de levure de bière pour offrir une quantité suffisante de B2. Cela coûte donc plus cher. "Et il est impossible de garantir un équilibre dans chaque production d’alimentation pour volaille. Pour des grands élevages professionnels, la méthode ne convient pas", nous souffle une personne bien informée dans le milieu.

Willy Borsus, l’actuel Ministre de l’agriculture a été mis au courant de ce problème de conformité. Des pistes sont à l’étude, notamment au Centre wallon de Recherches Agronomiques. Des sociétés privées sont également à la recherche d’une solution de remplacement. Selon nos sources, une vitamine B2 issu d’un non-OGM pourrait rapidement débarquer sur le marché européen. Le hic ? Elle serait une nouvelle fois produite par une société étrangère, vraisemblablement basée en Asie. De là à craindre de nouveaux problèmes de contrôles ou de monopoles ? Impossible à dire pour le moment…

Tristan Godaert

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