La Louvière 7100

Affaires Dragone: le Louviérois est-il en train d'abandonner ses racines?  

Procédures pénale et civile en cours, biens immobiliers saisis par la Justice et fermeture inévitable d’une de ses entreprises louviéroises, les affaires de Franco Dragone ne sont pas au beau fixe en Belgique.

Le metteur en scène louviérois se détourne-t-il inéluctablement de sa région de "cœur"?  

"Ce rôle d’entrepreneur et en même temps d’artiste m’est insupportable"

"Je ne renie pas mes origines, je viens du théâtre-action et du théâtre militant, d’extrême gauche. (…) Lorsque j’ai créé ma compagnie, j’étais vraiment embarrassé. Ce rôle d’entrepreneur et en même temps d’artiste m’est insupportable."

Ces mots sont ceux de Franco Dragone, en avril 2015, invité sur le plateau d’"On n’est pas couché" par Laurent Ruquier sur France 2. Il répond aux questions du chroniqueur Aymeric Caron qui n’a pas manqué de relever une certaine forme de contradiction entre l’homme, fils d’ouvrier, issu de la région du Centre dans le Hainaut, qui se revendique de gauche, et le businessman qu’il est devenu.

"Venant d’une région qui a souffert depuis les années 1970 avec une fermeture d’usine chaque jour, il fallait mettre comme objectif la réussite économique. Sans cette réussite économique, il n’y a pas de réussite artistique et pas de réussite sociale", continuait-il.

Le self-made-man qui voulait faire venir le monde à La Louvière

Dans la région du Centre, Franco Dragone a sa réputation de "sauveur". Un peu avant 2000, il employait une centaine de personnes à La Louvière via, notamment, un atelier de costumes dont la réputation faisait honneur au pays des carnavals. Scénographies, dessins, administration, les compétences étaient toutes réunies là-bas : "Le Cirque de Soleil (dont Franco Dragone fit les belles années, NDLR) avait mis 15 ans [à Montréal] pour atteindre le niveau que nous avions atteint en deux années à peine et qui nous permettait de lancer la création de deux énormes spectacles à l'échelle planétaire à partir d'une petite compagnie installée à la Louvière" déclarait-il dans une biographie qui lui était consacrée en 2002 (Franco Dragone, une improbable odyssée aux Éditions Labor).

Pour La Louvière encore, il met sur pied "Décrochez la lune", "opéra urbain onirique, une quête d'utopie pleine d'énergie et d'espoir qui rappelle à sa cité que Franco s'y investit pleinement" disait encore cette même biographie. Son défi était d'attirer le "monde" au cœur du Hainaut en en faisant "le centre de la création". Céline Dion viendra ainsi y répéter quelques temps A New Day, le spectacle qui deviendra un des plus gros succès du Caesar Palace de Las Vegas (entre 2003 et 2007, près de trois millions de tickets vendus, 717 shows et plus de 400 millions de dollars générés).

En 2000, quand il quitte le Cirque du Soleil pour fonder sa propre compagnie, l’objectif assumé est encore de faire de sa ville natale une "référence pour les équipes de classe mondiale impliquées dans le processus de création et de production de Franco", comme l’explique son site web. En 2012, il est élevé à la dignité de commandeur du Mérite wallon par les autorités de la Région et fait Docteur Honoris Causa par l'Université d'Anvers. En 2014, une cuvée millésimée du Vignoble des Agaises porte même son nom. En 2015, ce fameux plateau télé (des plateaux qu’il délaisse habituellement) parfait l’image du self-made-man entraînant sa région dans sa réussite.

Quelques ennuis plus tard

La Perle à Dubaï, Paris Merveilles au Lido à Paris, The Han Show à Wuhan en Chine, la machine Dragone tourne à plein régime à travers les continents tandis qu’en Belgique, un plan de redressement touchait en 2016-2017 sa société louviéroise (les Productions du Dragon) et que la Justice le soupçonne, depuis plusieurs années, de fraude fiscale et de blanchiment d'argent.

La presse alimente les interrogations autour de la "face cachée du business Dagone", comme le titrait Le Vif L’Express du 18 janvier 2013. Le journaliste indépendant David Leloup consacrait alors une longue enquête détaillée sur comment l’argent des spectacles Dragone créés en Belgique échappaient largement à sa société basée à La Louvière. Selon lui, le directeur artistique dispose d'une dizaine de sociétés dans des paradis fiscaux et "seulement 10% des profits se retrouvent finalement en Belgique" car il "délocalise les droits artistiques de ses spectacles".

Puis, ce fut le scandale des Panama Papers, en avril 2016, dans lesquels le nom du metteur en scène apparaît. Le journal Le Soir détaillait à l’époque les montages offshore construits, notamment via la société Lina International immatriculée aux îles Vierges britanniques, pour rémunérer certains prestataires de services du spectacle "The House of Dancing Water" à Macao.

Toutes ces accusations ont toujours été niées par Franco Dragone.  

Aujourd’hui, que reste-t-il à La Louvière de l’effet "Dragone"?  

Mercredi, les journaux du groupe Sudpresse annonçaient que les Productions du Dragon seraient proches de la fermeture. Le syndicat socialiste Setca confirmait l’information n'entrevoyant "aucune autre solution" pour le site louviérois. Dernier épisode de la saga jeudi dans le journal L’Echo qui expliquait que le patrimoine belge du metteur en scène avait été saisi par la justice fin 2016, par crainte que l'homme de spectacle n'organise son insolvabilité, et parte à l'étranger.

"Les travailleurs avaient envie d'y croire car ils ont un attachement particulier à leur entreprise", commentait mercredi le SEtca. En va-t-il toujours de même pour leur employeur? La position de la direction est de ne pas réagir pour l’instant, nous répond-on du côté de sa porte-parole.

À la fin de son interview sur France 2, Franco Dragone avait eu ces paroles ambiguës : "Le métier d’entrepreneur est très difficile, surtout lorsque l’on vient d’où je viens car on doit non seulement affronter les lois du marché, mais aussi ses propres valeurs, ses propres reniements – car il faut en faire." De quels reniements parlait-il exactement?

Et "Décrocher la Lune" dans tout ça?

L'événement, dont la prochaine édition aura lieu ce samedi 29 septembre prochain, n'est nullement menacé. Il est désormais officiellement organisé par une asbl, "l'agence lunaire", dont le site de l'événement explique qu'elle a pour mission de "rassembler autour d’une même structure les institutions qui ont porté ce projet à bout de bras et lui ont permis de grandir".

L’asbl a "vocation et mandat non seulement de produire tous les trois ans le spectacle du même nom mais également de soutenir toutes les initiatives qui sont en filiation avec celui-ci : des compagnies " lunaires " mais également des événements qui mettent à l'honneur les arts du cirque et de la rue, des actions citoyennes, des campagnes d’expression, des lieux de création, etc".

Charline Cauchie

Retrouvez l'article original sur RTBF