77 noyades en Belgique en 2016: "Des générations entières d'enfants ne savent pas nager"

Ce sont des chiffres alarmants : en 2016, 77 personnes sont mortes noyées en Belgique, selon Eurostat, l’office statistique de l’Union Européenne.

Dans certains cas, les victimes sont décédées parce qu’elles ne savaient tout simplement pas nager. D’où l’importance d’apprendre dès le plus jeune âge à l’école. Mais depuis quelques années, de nombreuses piscines vieillissantes ont dû fermer ou sont en cours de rénovation. Résultat : les écoles sont obligées de suspendre les cours de natation, les leçons sont donc retirées du programme scolaire. En région wallonne, la proportion de piscines fermées serait d’une sur cinq, mais le phénomène se fait ressentir avec un peu plus d’acuité dans certaines régions, comme dans le Hainaut. Il ne reste plus qu’aux parents à payer des stages ou des cours privés.

"Mon aîné de quinze ans n’est plus allé à la piscine avec l’école depuis sa 1ère primaire"

Sacha, sept ans, sort de l’eau, et Monsieur Laurent est fier : il lui délivre son brevet élémentaire de natation, puisqu’il a été capable de nager cinquante mètres sans poser un pied à terre. "Je suis ému, car il a énormément progressé en quelques mois", entame Laurent Finet, maître-nageur et moniteur à la piscine "Le point d’eau", à La Louvière. Et ce n’était pas gagné. Car en commençant les leçons en janvier, Sacha était très mal à l’aise. "Ses parents l’ont inscrit dans la perspective des vacances d’été. Ils s’inquiétaient de le voir se noyer dans la piscine de l’hôtel. Le petit avait très peur, il paniquait vraiment beaucoup. Il a fallu le rassurer, et à raison de trente minutes tous les mercredis et deux stages à Carnaval et à Pâques, maintenant il nage bien", enchaîne Laurent Finet.

Sacha n’a pas pu apprendre à nager à l’école car la piscine désignée par l’établissement n’a plus été accessible. Il faut dire que dans le Hainaut, quatre bassins sur dix sont actuellement fermés. "Plus on attend, plus l’enfant a une crainte, c’était le cas avec Sacha", note sa grand-mère qui l’accompagne. "S’il avait commencé à quatre ou cinq ans, ç’aurait été l’idéal. Là, ça va. Mais imaginez apprendre à nager à 12 ans ? C’est tard !"

Et c’est le même problème pour de nombreux élèves. Cette maman a inscrit ses quatre enfants à la piscine : "Mes enfants ne vont plus à la piscine avec l’école depuis au moins dix ans. Pour vous donner une idée, mon aîné est en troisième secondaire et il n’est plus allé à la piscine depuis sa première primaire."

Des piscines surchargées

Conséquence : les demandes pour les leçons explosent et dépassent largement l’offre. À la piscine de La Louvière, on propose des cours collectifs de natation après l’école. Sept cents places sont disponibles mais elles sont prises d’assaut… et la liste d’attente est longue : près de 300 enfants y sont déjà inscrits.

Mais il y a aussi les leçons particulières, et là aussi, il faut s’armer de patience pour les inscriptions. "Les moniteurs sont très sollicités", note la grand-mère de Sacha. "On a dû attendre un an avant d’avoir de la place chez monsieur Laurent."

Pascale Rombaux, employée par à la piscine de Binche, confirme le même phénomène. Ici, on remarque clairement le manque de lacunes des enfants. Par contre, elle refuse de rejeter la faute sur les établissements scolaires : "Je n’accuserais pas tellement les écoles. Les élèves ne viennent pas de façon régulière, ils viennent avec leur classe pendant une période donnée, mais c’est loin d’être une année scolaire complète. Ils viennent avec des classes nombreuses, cela fait une vingtaine d’enfants par moniteur." Avec ça, impossible d’apprendre à nager à proprement parler, ce sont uniquement les bases qui sont données.

Un manque criant d’infrastructures

Si les écoles ne savent plus assurer leur mission d’apprentissage de la natation, c’est clairement dû à manque de piscines ouvertes disponibles. Exemple près de Mons, avec François Decamk, professeur d’éducation physique qui détaille : "La piscine de Colfontaine a fermé, celle de Flénu aussi, la piscine universitaire de Mons également, et récemment celle de Boussu a aussi fermé ses portes, pas plus tard qu’au mois de juin." Voilà qui réduit l’offre.

La faute à certaines piscines qui vieillissent mal, la vétusté des cuves y est pour quelque chose. Certaines sont closes définitivement, d’autres sont en travaux le temps d’une remise aux normes, mais ce sont des travaux de longue haleine.

L’impact sur les élèves est énorme : "Comme il y a une ou deux piscines ouvertes pour un grand nombre d’écoles, il est possible qu’on se retrouve à sept ou huit professeurs en même temps, à devoir se partager un petit bassin en trois ! Ce sont des conditions, et d’apprentissage pour les enfants, et pour nous donner cours, qui sont très compliquées", selon François Decamk.

Il faut alors organiser des tournantes, mais certaines classes de ce professeur perdent jusqu’à six cours sur l’année, tandis qu’avec certaines écoles, il est tout bonnement impossible de trouver un bassin disponible. "On arrive avec des élèves en fin de sixième primaire qui ne savent pas nager, qui est pourtant un acquis fondamental. C’est extrêmement dangereux", conclut le professeur.

Apprendre à nager, un luxe ?

"Je paye de ma poche quelque chose qui est normalement la mission de l’école ", selon cette maman. Pour chacun de ses quatre enfants, le budget est important : 100€ par trimestre. "Je trouve ça scandaleux", résume-t-elle.

Mais de nombreux enfants n’ont cette chance. La faute aux prix pour des cours privés qui peuvent s’avérer importants : à la piscine de La Louvière, il faut compter 16€ la demi-heure, prix d’entrée non compris. Un budget que toutes les familles ne peuvent pas débourser. D’autant qu’il faut encore rajouter les trajets et accepter de faires kilomètres pour apprendre à nager étant donné que 40% des piscines publiques sont actuellement fermées.

Martin Bilterijs, Grégory Fobe et Sophie Mergen

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